Ce que la psychanalyse a retenu des grandes entités cliniques psychiatriques… Ecole Psychanalytique de Sainte-Anne, séance du 14 janvier 2014

Par Edouard Bertaud

Il est à noter, pour introduire notre propos, que l’on évoque bien plus fréquemment ce que la psychiatrie a retenu de la psychanalyse. Pour dire quelques mots à ce sujet, il semble que la psychiatrie a, en premier lieu, repris le terme de « névrose obsessionnelle », mais également quelques théories freudiennes venant – pour le psychiatre – donner sens aux symptômes.

Si la psychanalyse inspira fortement la psychiatrie de Jung, Tausk ou encore d’Abraham, elle fut accueillie non sans ambivalence par beaucoup d’autres psychiatres, comme en témoigne, notamment, l’attitude de Bleuler dans sa « censure » de « l’auto érotisme » au moment d’avancer l’un des symptômes de la schizophrénie, « l’autisme ».

Si Freud s’est formé essentiellement dans le champ de la neurologie – comme l’attestent ses travaux sur l’aphasie et ses séjours auprès de Charcot à Paris ou Bernheim à Nancy – il ne manquera pas d’évoquer régulièrement les grands tableaux cliniques psychiatriques : mélancolie, manie, schizophrénie (démence précoce), ou encore paranoïa, même s’il faut avoir à l’esprit que le terme de paranoïa est, à l’époque de Freud, un concept très large venant recouvrir pratiquement tous les états délirants.

Si Freud juge les psychoses inaccessibles à l’analyse, comme l’atteste sa distinction entre « névroses de transfert » et « névroses narcissiques », elles lui sont indispensables à l’avancée de sa théorie psychanalytique. Il suffit pour s’en convaincre de se reporter à des textes comme  « Deuil et Mélancolie » (1915) ou encore  « L’inconscient » (1915).

S’agissant de ce que la psychanalyse a retenu des grandes entités cliniques psychiatriques, je souhaitais reprendre avec vous une partie de la conférence prononcée par Freud aux Etats-Unis en 1915 sur « La théorie générale des névroses » – que vous retrouverez dans Introduction à la psychanalyse  –  dans laquelle Freud y aborde le lien entre psychanalyse et psychiatrie.

Quand bien même, comme nous le verrons, il marque très nettement la différence d’approche entre les deux, « la psychiatrie et la psychanalyse [écrit-il] se complètent l’une l’autre (…) C’est le psychiatre et non la psychiatrie qui s’oppose à la psychanalyse.

Celle-ci est à la psychiatrie à peu près ce que l’histologie est à l’anatomie : l’une étudie les formes extérieures des organes, l’autre les tissus et les cellules dont ces organes sont faits. Une contradiction entre ces deux ordres (…) est inconcevable (…) La psychiatrie vraiment scientifique suppose une bonne connaissance des processus profonds et inconscients de la vie psychique ».

Pour traiter de ce lien entre psychiatrie et psychanalyse, Freud nous présente ce qui s’apparente à un trait du cas : une femme qu’il n’a reçu qu’une seule fois pendant deux heures, un cas  « d’obsession de la jalousie » dit-il, avec comme fil conducteur la question suivante : comment le psychiatre et le psychanalyste peuvent-ils, chacun dans leur champ respectif, aborder la situation de cette femme ?

Pour Freud, il s’agit bien là d’un cas pour la psychiatrie et qui intéresse celle-ci au plus haut point, dans le sens où cette femme vit dans une douleur intense et que ses symptômes menace, dit-il, « le bonheur d’une famille ».

C’est le gendre de cette femme qui l’adresse à Freud considérant que depuis un an la situation empoisonne l’existence de cette femme et de son entourage.

Elle a cinquante trois ans, « bien conservée [nous dit Freud] d’un abord aimable et simple ».

Cette femme vit très heureuse à la campagne avec son mari. Ils ont deux enfants, bien mariés, et ont fait un mariage d’amour il y a trente ans. Depuis, rien n’est venu troubler la paix du ménage.

Mais il y a un an, elle reçoit une lettre anonyme accusant son mari de la tromper avec une jeune fille de son usine.

Depuis réception de la lettre, elle est convaincue de l’infidélité de son mari.

Elle découvre pourtant, très rapidement, le fin mot de l’histoire :

Alors qu’elle s’était confiée à sa femme de chambre en lui disant que le plus terrible pour elle serait d’apprendre un jour que son mari a une liaison, cette femme de chambre se saisit de cette confidence pour écrire la lettre anonyme dans laquelle elle désigne une ancienne compagne d’école dont elle souhaitait se venger car, au lieu de faire domestique comme elle, cette ancienne camarade avait réussi à faire des études et à trouver une bonne situation à l’usine. Elle ne fréquentait ainsi que des « Messieurs » et on l’appelait « Mademoiselle ».

La femme de chambre fut donc renvoyée, et la jeune femme, accusée à tort  dans la lettre anonyme, fut maintenue en poste à l’usine.

Alors que la malade prétend régulièrement être calmée, dès qu’elle croise dans la rue cette jeune femme travaillant à l’usine ou dès qu’elle entend le nom de celle-ci, elle entre en crise.

Face à ce cas clinique, selon Freud, le psychiatre va rechercher les antécédents héréditaires, poser un diagnostic, et tenter d’évoquer de façon incertaine un pronostic.

Maintenant, interrogeons-nous sur ce que retient Freud de ce cas.

Tout d’abord, il s’interroge sur cette obsession : il y a bien une idée fixe mais pourquoi s’est-elle développée de préférence à toute autre sur le terrain de la jalousie ?

L’important,  dit-il – ce qui retient Freud – c’est « le détail insignifiant » (que nous pouvons entendre et écrire de différentes façons).

Ce détail insignifiant, il le situe dans le fait que la patiente elle-même est à l’origine de la lettre (par la confidence faite à la femme de chambre).

Ainsi, par cet élément, l’obsession prend-elle donc toute indépendance vis-à-vis de la lettre : elle appréhendait déjà l’infidélité de son mari.

De là, Freud va percevoir les sentiments amoureux que la patiente a vis-à-vis de son gendre de façon inconsciente et la façon dont ce point fixe de l’infidélité de son mari vient déplacer les choses et, comme il dit, « mettre un baume calmant appliqué sur une plaie brûlante ».

Le détail insignifiant repéré par Freud dévoile ainsi l’expression d’un désir que nous pourrions résumer ainsi : je crains qu’il ne me trompe.

Freud évoquera, au début de cette même conférence, mais dans un tout autre contexte, un autre détail insignifiant, « un accident dépourvu de tout intérêt psychologique » pour le psychiatre, mais pas pour le psychanalyste : « il arrive toujours que les personnes que je fais passer de la salle d’attente dans mon cabinet oublient de fermer derrière elles les deux portes. Dès que je m’en aperçois, et quelle que soit la qualité sociale de la personne, je ne manque pas, sur un ton d’irritation, de lui en faire la remarque et de la prier de réparer sa négligence ».

Pour revenir à la jalouse, le point de détail insignifiant permet, nous semble-t-il de montrer, d’une part, que tout se joue sur une autre scène (l’idée fixe n’est pas liée à cette lettre) et, d’autre part, de marquer l’importance du « reflet », selon l’expression de Freud :

« Pourquoi la délivrance, qui aurait pu revêtir une autre forme quelconque, se produit-elle sous la forme d’un reflet ? ».

Son mari reflète son état à elle. Le reflet du désir.

C’est sur cette question du reflet que Lacan fait son entrée dans la psychiatrie, et ce qu’il va notamment retenir de la psychiatrie dans les premières années de sa pratique.

Dans « De nos antécédents », l’un de ces textes introductifs de 1966 qui viennent scander les Ecrits, Lacan pointe l’importance de la fidélité à l’enveloppe formelle du symptôme, c’est-à-dire la recherche d’une structure, d’une série de réduplications.

C’est cette même question de la réduplication qui semble notamment intéresser Lacan quand il se penche, jeune psychiatre, sur la question du délire à deux au travers de l’affaire des sœurs Papin, mais aussi dans l’article écrit avec Henri Claude « Les folies simultanées » (1931), ou encore dans le texte « Les complexes familiaux » (1938).

C’est bien ce qui est similaire et non communiqué – pour reprendre une distinction chère à l’aliéniste Régis – qui intéresse alors Lacan avec déjà cette question : comment la psychanalyse peut-elle venir éclairer le motif du symptôme psychiatrique et nous éclairer sur les formes que vient prendre la structure ?



Un trait du cas chez Freud

30/10/2015

Ce que la psychanalyse a retenu des grandes entités cliniques psychiatriques… Ecole Psychanalytique de Sainte-Anne, séance du 14 janvier 2014

Par Edouard Bertaud

Il est à noter, pour introduire notre propos, que l’on évoque bien plus fréquemment ce que la psychiatrie a retenu de la psychanalyse. Pour dire quelques mots à ce sujet, il semble que la psychiatrie a, en premier lieu, repris le terme de « névrose obsessionnelle », mais également quelques théories freudiennes venant – pour le psychiatre – donner sens aux symptômes.

Si la psychanalyse inspira fortement la psychiatrie de Jung, Tausk ou encore d’Abraham, elle fut accueillie non sans ambivalence par beaucoup d’autres psychiatres, comme en témoigne, notamment, l’attitude de Bleuler dans sa « censure » de « l’auto érotisme » au moment d’avancer l’un des symptômes de la schizophrénie, « l’autisme ».

Si Freud s’est formé essentiellement dans le champ de la neurologie – comme l’attestent ses travaux sur l’aphasie et ses séjours auprès de Charcot à Paris ou Bernheim à Nancy – il ne manquera pas d’évoquer régulièrement les grands tableaux cliniques psychiatriques : mélancolie, manie, schizophrénie (démence précoce), ou encore paranoïa, même s’il faut avoir à l’esprit que le terme de paranoïa est, à l’époque de Freud, un concept très large venant recouvrir pratiquement tous les états délirants.

Si Freud juge les psychoses inaccessibles à l’analyse, comme l’atteste sa distinction entre « névroses de transfert » et « névroses narcissiques », elles lui sont indispensables à l’avancée de sa théorie psychanalytique. Il suffit pour s’en convaincre de se reporter à des textes comme  « Deuil et Mélancolie » (1915) ou encore  « L’inconscient » (1915).

S’agissant de ce que la psychanalyse a retenu des grandes entités cliniques psychiatriques, je souhaitais reprendre avec vous une partie de la conférence prononcée par Freud aux Etats-Unis en 1915 sur « La théorie générale des névroses » – que vous retrouverez dans Introduction à la psychanalyse  –  dans laquelle Freud y aborde le lien entre psychanalyse et psychiatrie.

Quand bien même, comme nous le verrons, il marque très nettement la différence d’approche entre les deux, « la psychiatrie et la psychanalyse [écrit-il] se complètent l’une l’autre (…) C’est le psychiatre et non la psychiatrie qui s’oppose à la psychanalyse.

Celle-ci est à la psychiatrie à peu près ce que l’histologie est à l’anatomie : l’une étudie les formes extérieures des organes, l’autre les tissus et les cellules dont ces organes sont faits. Une contradiction entre ces deux ordres (…) est inconcevable (…) La psychiatrie vraiment scientifique suppose une bonne connaissance des processus profonds et inconscients de la vie psychique ».

Pour traiter de ce lien entre psychiatrie et psychanalyse, Freud nous présente ce qui s’apparente à un trait du cas : une femme qu’il n’a reçu qu’une seule fois pendant deux heures, un cas  « d’obsession de la jalousie » dit-il, avec comme fil conducteur la question suivante : comment le psychiatre et le psychanalyste peuvent-ils, chacun dans leur champ respectif, aborder la situation de cette femme ?

Pour Freud, il s’agit bien là d’un cas pour la psychiatrie et qui intéresse celle-ci au plus haut point, dans le sens où cette femme vit dans une douleur intense et que ses symptômes menace, dit-il, « le bonheur d’une famille ».

C’est le gendre de cette femme qui l’adresse à Freud considérant que depuis un an la situation empoisonne l’existence de cette femme et de son entourage.

Elle a cinquante trois ans, « bien conservée [nous dit Freud] d’un abord aimable et simple ».

Cette femme vit très heureuse à la campagne avec son mari. Ils ont deux enfants, bien mariés, et ont fait un mariage d’amour il y a trente ans. Depuis, rien n’est venu troubler la paix du ménage.

Mais il y a un an, elle reçoit une lettre anonyme accusant son mari de la tromper avec une jeune fille de son usine.

Depuis réception de la lettre, elle est convaincue de l’infidélité de son mari.

Elle découvre pourtant, très rapidement, le fin mot de l’histoire :

Alors qu’elle s’était confiée à sa femme de chambre en lui disant que le plus terrible pour elle serait d’apprendre un jour que son mari a une liaison, cette femme de chambre se saisit de cette confidence pour écrire la lettre anonyme dans laquelle elle désigne une ancienne compagne d’école dont elle souhaitait se venger car, au lieu de faire domestique comme elle, cette ancienne camarade avait réussi à faire des études et à trouver une bonne situation à l’usine. Elle ne fréquentait ainsi que des « Messieurs » et on l’appelait « Mademoiselle ».

La femme de chambre fut donc renvoyée, et la jeune femme, accusée à tort  dans la lettre anonyme, fut maintenue en poste à l’usine.

Alors que la malade prétend régulièrement être calmée, dès qu’elle croise dans la rue cette jeune femme travaillant à l’usine ou dès qu’elle entend le nom de celle-ci, elle entre en crise.

Face à ce cas clinique, selon Freud, le psychiatre va rechercher les antécédents héréditaires, poser un diagnostic, et tenter d’évoquer de façon incertaine un pronostic.

Maintenant, interrogeons-nous sur ce que retient Freud de ce cas.

Tout d’abord, il s’interroge sur cette obsession : il y a bien une idée fixe mais pourquoi s’est-elle développée de préférence à toute autre sur le terrain de la jalousie ?

L’important,  dit-il – ce qui retient Freud – c’est « le détail insignifiant » (que nous pouvons entendre et écrire de différentes façons).

Ce détail insignifiant, il le situe dans le fait que la patiente elle-même est à l’origine de la lettre (par la confidence faite à la femme de chambre).

Ainsi, par cet élément, l’obsession prend-elle donc toute indépendance vis-à-vis de la lettre : elle appréhendait déjà l’infidélité de son mari.

De là, Freud va percevoir les sentiments amoureux que la patiente a vis-à-vis de son gendre de façon inconsciente et la façon dont ce point fixe de l’infidélité de son mari vient déplacer les choses et, comme il dit, « mettre un baume calmant appliqué sur une plaie brûlante ».

Le détail insignifiant repéré par Freud dévoile ainsi l’expression d’un désir que nous pourrions résumer ainsi : je crains qu’il ne me trompe.

Freud évoquera, au début de cette même conférence, mais dans un tout autre contexte, un autre détail insignifiant, « un accident dépourvu de tout intérêt psychologique » pour le psychiatre, mais pas pour le psychanalyste : « il arrive toujours que les personnes que je fais passer de la salle d’attente dans mon cabinet oublient de fermer derrière elles les deux portes. Dès que je m’en aperçois, et quelle que soit la qualité sociale de la personne, je ne manque pas, sur un ton d’irritation, de lui en faire la remarque et de la prier de réparer sa négligence ».

Pour revenir à la jalouse, le point de détail insignifiant permet, nous semble-t-il de montrer, d’une part, que tout se joue sur une autre scène (l’idée fixe n’est pas liée à cette lettre) et, d’autre part, de marquer l’importance du « reflet », selon l’expression de Freud :

« Pourquoi la délivrance, qui aurait pu revêtir une autre forme quelconque, se produit-elle sous la forme d’un reflet ? ».

Son mari reflète son état à elle. Le reflet du désir.

C’est sur cette question du reflet que Lacan fait son entrée dans la psychiatrie, et ce qu’il va notamment retenir de la psychiatrie dans les premières années de sa pratique.

Dans « De nos antécédents », l’un de ces textes introductifs de 1966 qui viennent scander les Ecrits, Lacan pointe l’importance de la fidélité à l’enveloppe formelle du symptôme, c’est-à-dire la recherche d’une structure, d’une série de réduplications.

C’est cette même question de la réduplication qui semble notamment intéresser Lacan quand il se penche, jeune psychiatre, sur la question du délire à deux au travers de l’affaire des sœurs Papin, mais aussi dans l’article écrit avec Henri Claude « Les folies simultanées » (1931), ou encore dans le texte « Les complexes familiaux » (1938).

C’est bien ce qui est similaire et non communiqué – pour reprendre une distinction chère à l’aliéniste Régis – qui intéresse alors Lacan avec déjà cette question : comment la psychanalyse peut-elle venir éclairer le motif du symptôme psychiatrique et nous éclairer sur les formes que vient prendre la structure ?