Par Marcel Czermak

Les psychoses enseignent au psychiatre des faits qui sont électivement ségrégatifs, tant cliniquement que socialement et qu’il n’y a d’inconscient privé qui ne soit simultanément social. On sait comment, en matière de psychose, la paranoïa ou plus exactement le champ paranoïaque des psychoses occupe une place centrale : le sujet y tient la place de l’objet à éliminer ou transforme l’autre en cet objet qui l’infecte et doit être éliminé à son tour.

 

De toutes les folies voilà sans doute la plus humaine, peut-être la plus pure, voire la mieux comprise.

 

Quelques jalons de doctrine à rappeler : Lacan n’a-t-il pas ouvert son œuvre par l’étude de la paranoïa (1932) (dont dès 1895 Freud s’était soucié dans les « neuro-psychoses de défense ») puis insiste sur la nature paranoïaque de toute connaissance humaine liée à la structure du moi (1936), tiré de Freud le terme de verwerfung qui, sous le nom de forclusion du nom-du-père ne peut plus guère être contesté comme à l’œuvre dans la psychose (1955) et enfin, vers la fin de son enseignement (1975) affirmé que la psychose paranoïaque et la personnalité étaient la même chose (mise en continuité des trois registres de la subjectivité : réel, symbolique et imaginaire).

 

Un paradoxe y est accentué : paranoïa désigna la psychose la psychose la plus pure mais aussi la structure universelle du moi, tandis qu’une constatation s’impose : le diagnostic n’en est pas toujours aisé, chez les femmes et les immigrés spécialement. Des tableaux authentiquement paranoïaques se constituent en l’absence rétrospectivement vérifiable de psychose. C’est même le registre quasi obligé de tout sujet quand, privé pour quelque cause contingente des ressources de son fantasme, se révèle alors l’autonomie toujours possible du moi en la personne du persécuteur.

 

La plus grande fréquence actuelle de ces réactions, si elle est avérée (ce qui parait suffisamment attesté) semble participer d’une actualité elle-même paranoïaque et certains n’hésitent pas à parler de psychose sociale sans en faire un terme figuré. Nous pouvons en voir les symptômes, d’une part dans la montée des nationalismes, sectarismes, intégrismes religieux et autres ségrégations qui font se resserrer les citoyens incertains des fondements de leur légitimité sur l’affirmation d’une identité que la logique démontre ne pouvoir s’affirmer que d’une exclusion, et d’autre part dans la prolifération des textes législatifs, réglementaires, etc. qui signe l’échec d’une loi symbolique assurant tant bien que mal, au sujet, une relation pacifiée à son semblable.

 

A ces symptômes peuvent être corrélés deux grands phénomènes contemporains :

 

  1. l’universalisation des échanges (d’hommes y compris) selon les lois réelles du marché et non plus selon celles de systèmes symboliques particuliers, régissant l’échange traditionnel, qui ne valent eux-mêmes que dans les limites du groupe de ceux qu’ils assujettissent. « Vendez-vous » est le nouveau mot d’ordre transculturel, à quoi peut faire retour un malsonnant « vendu ». Dans ce discours de l’économie moderne, que ne fonde aucune limitation symbolique chaque sujet peut faire l’épreuve de ce à quoi il se réduit, hors du champ où sa dette à cours. S’estimant exclu du champ de la jouissance commune, phallique, ou lésé dans répartition, il l’éprouvera comme xénopathique.
  2. L’extension d’un discours valorisant la science comme l’économisme, volontiers déguisé sous la barre d’une nouvelle éthique laïque, voire hygiéniste, porte à espérer dans les vertus d’une langue idéale, sans équivoque, qui lèverait le malentendu et débarrasserait nos langues imparfaites de l’obscur objet qui les infecte (la signifiance phallique). Espoir dans une science dont la passion explicative viendrait à bout de la contingence. N’est-ce pas là, déjà, l’appel à une paranoïa généralisée, dont nous serions nous-mêmes infectés ? La psychiatrie mondiale dans ses efforts vers une telle langue commune a déjà produit un chef d’œuvre « a-théorique » consensuel (les DSM et suivants) qui légifère sur le réel en toute démocratie, mais où – curieusement – manque la définition du mot délire. Cet ouvrage, bien compatible avec l’économie du marché des psychotropes est lui-même un succès commercial.

 

Mais l’actualité des phénomènes d’exclusion, comme ceux de la paranoïa est aussi à produire – outre sa constatation sur le terrain – également en reprenant les questions là où elles ont été abandonnées, au motif des dogmes à contester : les faits de « signification personnelle » (Neisser, 1892), de « qu’est-ce que ça me veut ? » imposent de déplacer l’accent du rapport à la réalité comme référence clinique, à la constitution d’une position subjective particulière : celle du nouveau sujet moderne, qui pourrait bien être en train de se produire sous nos yeux.

 

Quelles mesures suggérer ? Au moins prendre le relief de ce qui apparaît, en formuler l’articulation et la cohérence clinique, au-delà du disparate des manifestations.

 

Ce qui ne signifie pas nécessairement que nous soyons, en mesure, comme psychiatres, d’en réaliser l’abord raisonné (nous sommes inclus dans le tableau) mais – au moins – d’en situer les concomitants dramatiques.

 

Quoiqu’il en soit, la pratique quotidienne impose les remarques qui précèdent, qui porte au repérage de faits cliniques non répertoriés et doivent guider la formation du praticien contemporain (par exemple : quid des problèmes cliniques particuliers et nombreux, identificatoires, si nombreuses qu’ils deviennent généraux, soulevés par les immigrés de la deuxième génération dans leur rapport à leur propre filiation comme à leur propre paternité ? Ou encore : quid des conséquences de l’économie de marché mondialisée où l’offre permanente d’objets supposés comblants est inopérante pour réduire (mais au contraire accentue) les dommages symboliques dont le sujet a réellement pâti ? Ainsi se maintient l’ambiguïté entre des besoins à satisfaire et les conditions de manque subjectif apte à faire des sujets désirants, mais nécessairement insatisfaits.

 

Cette investigation est à nos yeux simultanément thérapeutique mais encore exclue de la formation des psychiatres, comme des psychanalystes d’ailleurs.