Travail de deuil



« C’est entendu, dans cet acte, en un seul moment, quelque chose peut être atteint par quoi un être, pour un autre, est à la place vivante et morte à la fois de la chose. Dans cet acte et à ce seul moment, il peut simuler avec sa chair  l’accomplissement de ce qu’il n’est nulle part. Il est clair que ce que conquiert le sujet, dans l’analyse, ça n’est pas seulement cet accès, une  fois même répété toujours ouvert, c’est dans le transfert quelque chose  d’autre qui donne à tout ce qui vit sa forme [1]».

 

 

 

 

Marcel Czermak est mort. J’écris ces mots sans les comprendre, simplement ça s’écrit comme ça.

 

Marcel Czermak est une anamorphose : la vie et la mort, à la fois. Chacun de nous se prenait dans ce miroitement : père vivant, père mort. Hystérique, obsessionnel, psychotique, chacun de nous se prenait dans cette pulsation. Chacun de nous, en fût-il phobique, n’en était pas moins mordu.

 

L’école de Sainte-Anne, c’est la famille, le transfert viscéral au père, avec, en même temps, l’amour et la haine, en même temps la vie et la mort, avec, aussi, les frères. Etre de l’Ecole de Sainte-Anne, c’est articuler, avec Marcel Czermak, un transfert réel, c’est à dire un transfert tout court, c’est articuler ce que Freud a pu appeler l’amour « véritable [2] », articuler ce que chacun sait être le vif du sujet: sa folie, sa « passion de l’objet ». Ca ne laisse personne indifférent Marcel Czermak, le pire serait de ne pas en être affecté.

 

Mille fois, lui et moi, nous nous sommes fâchés, autant de fois nous nous sommes réconciliés. La contingence, avec laquelle il nous faut consentir au temps, fait que le silence se referme sur le temps de la frappe, sur le fantasme fondamental de Freud : « un enfant est battu »,

 

Mille fois, être battue par le père donc. La phrase la plus directe qu’il m’ait jamais dite, c’est peut-être : « Je n’ai pas réussit à vous faire taire, en ça, j’ai échoué ! ». C’est une sacrée frappe, symboliquement. C’était aussi, plus réellement, ce qui ne me tuait pas, ce qui ne me faisait pas taire. Sa violence rendait vivant, il le démontrait à même les présentations de malades, à même l’Ecole aussi.

Mille fois, en même temps, être aimée par le père, suivant la logique du fantasme freudien. Marcel Czermak, c’est aussi la tendresse et l’humour. Ca arrivait qu’il lève son verre : « à tous les enfants que nous n’aurons pas ensemble !». Ca prend aux tripes en quelque sorte. Le rire et les larmes, en même temps. Ca travaille au corps.

 

Tout ce que j’ai écrit, ou peut-être plus précisément pas-tout, je l’ai écrit contre Czermak, tout contre. La première fois que j’ai fait un nœud, c’était parce qu’il m’avait dit, avec son assertivité légendaire : « il est impossible de rendre compte de l’automatisme mental avec les nœuds borroméens ! ». Mon premier nœud donc, ce fût l’homme aux paroles imposées, ce fût son cas princeps à lui. Je m’obstinais à le vouloir plus vif que mort.

 

Sommes-nous aujourd’hui orphelins d’un père mort ? Je m’entends lui poser ma dernière question : « Dîtes Monsieur, est-ce que ça vous arrive parfois d’être une femme ? ». C’était en mars 2021, à l’Ecole de Sainte-Anne, à propos d’un texte que j’avais écrit pour lui, à cause de lui, contre lui : « ce que les non-binaires nous apprennent de ce qu’on attend d’un psychanalyste ». Ce que je j’ai écrit, je l’ai écrit tout contre lui, jusqu’à toucher, les derniers temps, le point névralgique de sa théorie : le transsexualisme.

 

« Dîtes Monsieur, est-ce que ça vous arrive parfois d’être une femme ? ». Ce sera donc ma dernière question au père.

 

Quelqu’un appelle pour prendre rendez-vous. Lorsque j’ouvre la porte, je me rends instantanément compte que ce n’est pas un homme, que ce n’est pas une femme, que c’est Autre chose : « un monstre » dira-t-elle. Elle est anorexique, dite transsexuelle, peut nous importe ici de savoir si elle est opérée ou pas, si elle a un pénis ou pas. Elle est grimaçante de pudeur, recroquevillée, regard rentré, sans visage. C’est la fin de la première séance. Après la coupure donc, elle demande tremblante : « vous êtes d’accord pour travailler avec quelqu’un comme moi ? ».

 

A la fin de la deuxième séance, après la coupure encore une fois, elle demande : « je ne suis pas autorisée à vous poser de questions personnelles ? ». Comme je répond « ah bon ? », elle surgit, ou plutôt son regard, autour de lui un visage, avec lui une question, peut-être La question, soudain: « Qui êtes-vous ? ». Face à face avec l’impossible réponse, je lui demande ce qu’elle veut savoir, elle précise : « moi par exemple, je suis une femme, lesbienne, divorcée… et vous : qui êtes-vous ?». On entend la quête identitaire, la sienne, la nôtre tout autant, mais surtout, on entend la convocation du psychanalyste: « Qui êtes vous ? »,

 

Devant la question fondatrice, je cite Blanchot : « la réponse est le malheur de la question », je lui demande la permission de ne pas répondre ce qui serait inévitablement un baratin, Nous rions.

 

Le transsexualisme est une question fondamentale posée à la psychanalyse, ça nous le devons à l’enseignement de Marcel Czermak. Dans son sillage, ce que nous enseigne cette analysante, c’est que c’est aussi, plus radicalement peut-être, une question fondamentale, posée au psychanalyste : « Qui êtes vous ? »

 

J’entends encore Czermak, lors d’une présentation de malades, demander : « est-ce que vous êtes convaincu que moi je sois bien vivant ? ». Et l’autre, le dit-patient, de lui répondre : « Oui, sinon moi, je suis mort également ». Question de vie et de mort donc, c’est comme ça le transfert avec Marcel Czermak.

 

« Dîtes, Monsieur, est-ce que ça vous arrive, parfois, d’être une femme ? ». C’est peut-être simplement une façon parmi d’autres, ma façon, de ne pas être orpheline d’un père mort.

 

Pour avoir permis que je vous pose, tant bien que mal, ma question, merci Monsieur.

 

 

 

[1]  Séminaire « l’Ethique de la psychanlyse », Jacques Lacan, 1959-1960

[2]    Observations sur l’amour de transfert », Sigmund Freud, 1915