Le Surmoi contemporain
Avec Marcel Czermak : « Traverser la folie »

Le chapitre X de l’ ouvrage «Traverser la folie » est intitulé « Le Surmoi contemporain. » Il pourrait se lire comme un prolongement du chapitre VI « La psychose sociale », que nous a exposé brillamment Stéphanie Hergott . Alors qu’elle s’étonnait de ne pas en entendre parler, ici il est question de la mort du sujet.
Le Surmoi contemporain est un lieu de massacre, de ravalement, de jugement, d’effraction du sujet de l’inconscient. Marcel Czermak énonce – annonce ? – sans cesse la mort du sujet, sans la nommer comme telle. Ce concept, il le réserve à la casuistique. « Le Surmoi sauvage annonce au sujet sa mort . » Cette assertion czermakienne se trouve dans le chapitre suivant, intitulé « Ce que parler fait de nous ».
Nous avons affaire à un type nouveau de Surmoi, un Surmoi spéculaire, un Surmoi panoptique. Un type de Surmoi archaïque, sauvage, qui a à voir avec une sauvagerie infantile et son corollaire pervers de barbarie sociale contemporaine, toute dévouée au bien-être des individus. Nous sommes passé dans une zone qui n’est pas la zone classique du Surmoi.

Un exemple personnel, on est samedi, il fait un temps magnifique. Au lieu de faire du sport, le samedi étant le jour des courses, du ménage et du sport pour tout bon citoyen de 2023, je travaille à cette intervention. J’allume mon portable pour voir l’heure, ça c’est mon petit Surmoi personnel qui me dit « dépêche de finir, qu’est-ce que tu es lente quand-même ». Et là, une notification apparaît. Notez bien le terme, je suis « notifiée » par l’œil de mon portable qui me regarde. Une petite phrase s’affiche sans que je n’ai encore ouvert mon téléphone. Elle dit : « recommandation du jour : la meilleure playlist pour faire du sport ». Mais je ne veux pas faire de sport! Je ne suis pas sportive, je vous confie un secret, je préfère m’abrutir de travail un samedi ensoleillé. Eh bien, d’où me vient cette notification? du Surmoi contemporain pardi. Totalement acéphale, il est bien là quand même, dans cette appli de musique où je ne choisis jamais de musique « pour faire du sport ». Un Surmoi tout empathique qui ordonne et me laisse sans voix.

Ce Surmoi n’est pas le Surmoi issu de l’Œdipe et de la castration, que l’on peut espérer, dans les bons cas, adulte, tempéré, civilisé, c’est à dire fait de regard (sur soi-même) et de voix (voix de la conscience), pas toujours aimable mais porteur d’une vérité du sujet.
Le Surmoi ordinaire, en voici une lecture côté pulsion invocante, donnée par Lacan en 1960, dans Remarque sur le rapport de Daniel Lagache : « le Surmoi en son intime impératif est bien la « voix de la conscience » en effet, c’est à dire une voix d’abord, et bien vocale, et sans plus d’autorité que d’être la grosse voix. » Et dans son versant scopique, dans le Séminaire Les psychoses : « ce n’est pas pour rien qu’on le reconnaît, plus ou moins justement, dans l’impératif catégorique, avec ce que j’appellerai sa neutralité malfaisante- il est là aussi comme observateur- il voit tout, entend tout, note tout. »
Le regard et la voix dans une articulation toute contemporaine
S’il est question de la mort du sujet, au sens de la mort subjective, Marcel Czermak nous parle pourtant du vivant, de ce qui palpite, de l’intime, du précieux, du silence, de l’éthique et du désir du psychanalyste. Mais en prenant les choses par l’envers, sur le versant brutal du dévoilement, du règne de l’obscénité donné à voir, de l’étalage publique de nos intimités, de l’injure, de l’ordure auxquelles nous sommes ramenés de façon assourdissante.

Si un mot pouvait tuer, aujourd’hui une image peut massacrer. C’est la grande sauvagerie contemporaine. C’est l’introduction de ce chapitre. Le pouvoir mortel du regard est celui qui nous est arraché, imposé, face aux images dont on nous abreuve, comme celui, pervers, qui est posé sur nous en permanence. « Ce regard (qui) ne tire sa prévalence que de la dégradation de la parole voire de son exclusion».

Marcel Czermak nous renvoie à l’affaire Griveaux qui a fait la Une des tabloïds et des réseaux sociaux en 2020. Le travail de l’autoproclamé « artiste » Piotr Pavlenski, c’est celui du site « Pornopolitique ». Ce site sur lequel le 12 février 2020, l’ « artiste » russe réfugié en France a publié des vidéos intimes de Benjamin Griveaux, secrétaire d’État auprès du ministre de l’Économie et des Finances et porte-parole du gouvernement, qui démissionne de ses fonctions pour se porter candidat à l’élection municipale de 2020 à Paris. Son but était, dit-il, de dénoncer « l’hypocrisie » du candidat qui, selon lui, fait « la propagande des valeurs traditionnelles familiales ». Ces vidéos avaient été envoyées à Alexandra de Taddeo, compagne de « l’artiste », avec laquelle l’ex-secrétaire d’État a eu une brève relation adultérine en 2018.

« On a des regards » quand on ne peut échapper au regard de l’Autre, donc à la jouissance de l’Autre. Et le « porno politique » s’il est parfois dénoncé, il est dénoncé perversement, par ceux-là mêmes qui en dénonçant ne s’aperçoivent pas qu’il font partie du tableau. La « jouissance (est) partie prenante » commente Marcel Czermak face à cette affaire.

Psychose sociale donc, dont les regards aveuglants sont les phénomènes élémentaires. Ce sont des regards aveuglants, et nous sommes devenus les aveugles de notre monde moderne. Je le cite, cela se trouve déjà dans Patronymies, dès la première édition, en 1998, dans le chapitre « Au service du maître » : « le monde moderne ne s’est certainement pas complexifié : il est devenu d’une clarté brutale, sinon aveuglante. Mais nous sommes ses aveugles. Le Maître moderne étant aveuglé, il ne sait même plus qu’il sert lui-même la plus-value qui le commande. Du fait de cette méconnaissance, de ce refoulement, de ce camouflage, les institutions tombent en plein dans ce que Pierre Legendre appelle la férocité sociale ».

Nous sommes privés d’espace privé, privés de privé, privés d’un lieu de recel inconscient. « On va juger votre inconscient », dit-il encore dans ce chapitre X de Traverser la folie. « On ne juge pas ce qui est opportun pour la vie publique, pour le lien social, pour la régulation normale des échanges, tout cela n’est tenu que pour une façade qu’on va fissurer à chaque coup. C’est d’une grande sauvagerie car chacun est ramené à l’état d’ordure. »
Et non seulement on est dans cet état d’être ravalé à l’état d’ordure, d’objet, mort, mais aussi réduit au sexe, « ramené », dit Marcel Czermak, « à la position promise par l’injure de n’être que mené par le sexe » (p 164).
Ce qui donc est étalé au grand jour aujourd’hui a la sauvagerie du Surmoi qui prend corps dans les voix hallucinatoires de la psychose : « Salope, vache, putain ». Henri Ey appelait ça le syndrome SVP, les voix qui disent Salope, Vache, Putain.
Aujourd’hui nous avons des regards, des regards qui nous montrent notre obscénité.

Notre monde actuel ne ménage plus aucune une place privée, secrète, où l’on pourrait échapper au regard de l’Autre, où l’intime pourrait le rester. L’intime, du latin intimus qui est le superlatif de intus; dedans, ce signifiant, ne désigne-t-il pas quelque chose du vivant et du sexuel, du profondément intérieur qui palpite en silence ? Ne dit-on pas, intime conviction, journal intime, toilette intime, relation intime, vie intime. L’intime a volé en éclat, on nous intime la transparence.
Pour Kundera « l’indiscrétion est la vertu de notre époque », paradoxale énonciation qui ne souligne que trop bien que ce qui est aujourd’hui érigée en vertu, fut, en son temps, un vice.

C’est que nous avons changé de paradigme, « nous sommes entré dans une zone qui n’est pas la zone classique du Surmoi » dit encore Marcel Czermak (p. 163). Ce Surmoi est d’une autre nature que le Surmoi issu de la castration, et c’est à un autre regard qu’il renvoie. En 2001 dans la revue FIN, Marcel Czermak publiait un article, cité en fin de chapitre par Hélène L’Heuillet, qui s’intitulait « Quelques remarques sur l’élision du regard dans la psychanalyse ». Il y écrivait que : « Quelque chose de sûrement plus ancien et archaïque, ce Surmoi sauvage (participe) de ce qui serait un pur énoncé, émis de nulle part en somme, une voix pure que ne supporterait aucun corps, et sous le commandement duquel le sujet serait dépourvu de tout habillage, de tout « privé », donc la dimension éminemment effractante de ce type de dimension . »
Une voix pure. Un pur énoncé. Émis de nulle part. Que ne supporterait aucun corps, c’est à dire une voix sans sujet, acéphale, une voix sans parole, dépourvue de tout caractère phonétique, n’ayant donc pas besoin d’être articulée phonétiquement pour se faire entendre et se faire respecter. Voix pure, qui, dans la psychose, désorganise la chaîne signifiante, voix qui ne dit rien.

Le Surmoi archaïque est bien celui qui dit : « Tu n’es qu’une ordure » lui propose Hélène L’Heuillet, « c’est ce que disaient les voix de Schreber », répond Marcel Czermak, mais « c’est quand même une nouveauté que cela parvienne à la vie publique. Tout le monde n’a pas le malheur d’avoir des voix. A défaut on a des regards. » (p. 165).

Je vous renvoie à l’article de Marcel Czermak, dans Patronymies, édition de 2012, Voix sans paroles et paroles sans voix ,: « dans la psychose, peut se manifester une disjonction complète de la voix d’avec la parole : voix qui s’avère sans paroles et paroles qui s’avèrent sans voix. Reprenons cette question. Tout d’abord, on peut assister à l’irruption dans la chaîne signifiante d’une voix que l’on peut qualifier de « pure » : c’est-à-dire d’une voix dépourvue de tout caractère phonétique. Ne présentant aucune organisation en éléments discrets. Tout au contraire, c’est le surgissement de cette voix spéciale qui vient briser l’articulation de la chaîne signifiante et la désorganise, la rendant ainsi inapte à la fonction même du langage. Cette voix pure, a-phonétique, n’a aucun des caractères ordinaires de la voix, même si, cependant, c’est ce terme qui se présente au patient pour qualifier ce qui lui advient. Cette voix est une voix qui ne dit rien. »

Vous trouverez également des développements de cette question dans Passions de l’objet ; « Sur le déclenchement des psychoses », p. 89-106, « Sur quelques phénomènes élémentaires de la psychose », p. 133-158, « Ployure du langage », p. 327-346

 

Érotomanie d’État
Notre modernité a la structure d’une psychose sociale. De quel type de psychose ? sommes-nous en droit de nous demander. Stéphanie Hergott aurait attendu que Marcel Czermak évoque l’hypochondrie et son articulation à la paranoïa. Est-ce une paranoïa sociale? Une mélancolie ? Une schizophrénie ?
C’est « une érotomanie d’État » nous dit Marcel Czermak: « cela m’inquiète beaucoup. Car les règlements, les lois, les décrets qui pullulent, nous imposent d’être soumis à un discours qui vaudrait pour tous, et nous dirait ce qu’est le bien de l’autre. J’appelle cela une érotomanie d’État. Il faudrait que l’État nous aime. Mais à partir du moment où il se met à dériver vers le bien de tous en inondant les professionnels de contraintes, de soi-disant règles de consensus, de règles médicales opposables, des codes de bonne conduite, alors cela ne va plus ».

Dans Patronymies, dès la première édition, en 1998, dans « Au service du maître », il nous disait déjà à peu près la même chose : « Le juridisme accru des rapports sociaux et l’appel à l’État, comme à l’Administration, témoignent alors d’une soumission remarquable à ce monstre, qui est l’un des visages de cet État : l’amour social, dont la seule finalité est de faire en sorte que les sujets se reproduisent à moindre frais pour faciliter la circulation des objets ready-made de la consommation qu’ils sont d’ailleurs devenus eux-mêmes ».

Ce fol amour social se traduit, par exemple, par ce recours incessant à l’empathie. Entre sympathie et antipathie, il nous faut apprendre l’empathie. Ce n’est plus « aimer son prochain comme soi-même», mais se mettre à la place de l’autre qui est devenu le mot d’ordre. Indifférenciation opportune ? Est-ce tellement souhaitable? Quelle est ma place ? Est-ce que je peux me mettre à la place de l’autre si je ne sais rien de ma propre place ? Est-ce que je veux que l’autre se mette à la mienne ? Mais s’il est actuel, ce signifiant, c’est bien que le rapport au petit autre est en souffrance. Ce terme, quasi inusité jusqu’à ces dernières années, devenu quotidien aujourd’hui, semble répondre à la violence sociale ambiante. On en appelle à l’empathie. Cours, rééducation, livres, conférences. Capacité de s’identifier à un autre, de ressentir ce qu’il ressent, c’est un terme de philosophie et de psychologie, venu de l’anglais empathy, « composé, d’après sympathie, de em- (- en) « dedans » et -pathie, du grec pathos, ce qu’on éprouve. Empathy, est attestée dès 1904, pour traduire l’allemand Einfühlung, mot employé par T. Lipps, créateur du concept en psychologie (1903) » . S’identifier , c’est tout de même un autre programme que se mettre à la place de, vous voyez le glissement sémantique.

Autre exemple érotomaniaque, cette demande de lutte contre le harcèlement scolaire, demande qui est faite à l’État et ses représentants. Et l’État répond par une série de mesures, dont un programme spécifique appeler « Phare », renforcé à la rentrée 2023. Signifiant équivoque quand même, le phare, entre lumière pour s’orienter dans la nuit et œil persécuteur qui voit tout. Comment se fait-il que la violence s’invite dans les cours d’école, y compris maternelles ? Qui pose encore la question ? La loi symbolique, ce type de pacte noué par le sujet avec le Nom du père, ne donne pas une place égalitaire, il n’y a rien dans le signifiant qui puisse faire égalité. Notre modernité récusant cette loi, nous voulant tous égaux, nous promet les pires persécutions des uns par les autres et ce recours incessant à l’État et à la loi judiciaire.
Face au phénomène de harcèlement scolaire, des « cours d’empathie » sont créés pour les tout-petits. C’est ce que relate un article du journal La croix le 5 octobre dernier : « Des élèves participent à un « cours d’empathie », selon la méthode danoise « Fri for mobberi », « libéré du harcèlement », dans une école pilote de Saint-Ouen, le 4 octobre 2023 près de Paris. Le ministre de l’Education Gabriel Attal a annoncé fin septembre sa généralisation en France à partir de la rentrée 2024. L’objectif du « Fri For Mobberi » est de créer une communauté bienveillante d’enfants dans laquelle aucun membre ne peut se sentir exclu. La méthode est basée sur quatre valeurs : tolérance, respect, bienveillance, courage. »Plus on va développer d’outils, accompagner l’enfant dès le plus jeune âge, lui permettre de libérer la parole, plus on va lui donner confiance et les moyens d’exprimer ses émotions, plus on va prévenir du harcèlement », assure Mme Bounoua. Pour le maire de Saint-Ouen Karim Bouamrane, le renforcement de lutte contre le harcèlement scolaire « va permettre à nos enfants d’étudier et de s’épanouir dans un environnement sécurisant et bienveillant » et in fine « démocratiser l’excellence éducative » dans la ville ».

« Lacan disait », nous rappelle Marcel Czermak, toujours dans « Au service du maître », « Dans la névrose, le rapport à l’Autre a toute son importance. Dans la perversion, le rapport au phallus a toute son importance. Dans la psychose, le rapport au corps propre a toute son importance ».
Or, ce que nous voyons se développer est bel et bien ceci : tout d’abord le rapport à l’Autre fait de moins en moins problème, puisque tous les sujets deviennent eux-mêmes les objets interchangeables d’un échange économique généralisé et unifiant. La problématique est donc de moins en moins névrotique. Ensuite, le rapport au phallus prend de plus en plus d’importance dans la captation du désir de la clientèle et l’on se présente comme l’Autre dont la maîtrise phallique peut capter son désir. C’est « le plus » (je psychanalyse « plus », je gère « plus », mon père est « plus » etc.). Du coup la perversion s’amplifie. Avec comme conséquence rétroactive, circulaire, une exclusion de l’Autre. Les citoyens sont alors d’autant plus fragmentés qu’ils sont gérés par un monstre monobloc, sans division subjective, cependant que cette opération est passée réellement en eux. Coup que nous appellerons : celui de se faire passer pour l’Autre de l’Autre. Opération de forclusion du Nom-du-Père, c’est-à-dire Verwerfung de la castration, propre au capitalisme ».

Soit ce qu’il appelle également psychose sociale. Dans le chapitre XIII, « la psychanalyse et son temps », p 221, « Lacan avait fait cette remarque qu’il existe une forclusion de la castration propre au discours capitaliste. Chaque être humain, une fois la castration forclose, pourrait occuper indifféremment n’importe quelle place. Est-ce que ce n’est pas une façon d’attiser les feux de la perversion ? C’est une question qui me tracasse. » Euphémisme propre à Marcel Czermak. La perversion attise les feux de la psychose sociale, et par retour, la psychose sociale attise les feux de la perversion.

Psychose sociale passionnelle, érotomanie d’État, secondaire à une perversion ordinaire féroce qui nous automatise la mentalité en nous aveuglant. La psychose sociale ne fait pas forcément de nous des psychotiques au sens structurel, mais « elle augmente ce que la presse appelle les burn-out » souligne Marcel Czermak, dans le Chapitre XI, « Ce que parler fait de nous », (p. 191).

Le Surmoi sauvage annonce au sujet sa mort, il ne tue pas, il annonce.
S’il n’est totalement mort subjectivement, il sera au mieux forclos de la réalité sociale, c’est la condition du sujet moderne, auquel il ne reste pas beaucoup de moyens de se faire entendre, si ce n’est dans ses ratés, ses lapsus, ses symptômes. S’il n’est pas entendu, un retour violent est promis, notament par burn-out (épuisement au travail par surcharge professionnelle), bore-out (épuisement professionnel par l’ennui) ou encore brown-out (épuisement professionnel dû au caractère absurde des tâches à accomplir).

Quel statut pour la pulsion et quelle jouissance ?
Exercer un droit de propriété sur notre corps, comme sur notre inconscient, à travers l’image ou dans le réel, c’est le propre de la perversion. Marcel Czermak évoque « la survie jouissive » de celui qui vous transforme en ce rien. Pour exemple, il prend celui de Piotr Pavlenski, qui se clouant les couilles sur la place rouge de Moscou, voulant dénoncer cette perversion contemporaine, y participe : « sa jouissance est partie prenante de ce qu’il dénonce ». Effraction de la pudeur par l’image, perversion qui renvoie au nécessaire silence pour masquer l’horreur, notamment celle vécue dans les camps de concentrations. L’image comme la parole peuvent faire sauter ce voile, franchir le voile de la pudeur. C’est que le regard forcé, comme la parole forcée, est une érotisation. « Raconter (montrer), c’est érotiser l’inérotisable » dit Marcel Czermak (p. 165). « La pulsion, dans le cas de Pavlenski », dit -il, « semble arrivée à son terme. Ses gestes ont visé et touché des orifices pulsionnels-bouche, oreille. Ses propos et ses conduites sont du côté de la perversion. » Et pourtant, en quelques mois il obtient le statut de réfugié (réfugié politique depuis 2017), (p. 166).

Le vrai problème est encore plus grave que la diffusion d’images privées, le vrai problème est le refuge fait à la perversion … au nom de la vérité.
La vérité est instrumentalisée. Or elle n’est pas un outil thérapeutique. « Comment peut-on utiliser une « vérité » supposée comme façon d’amener l’autre à résipiscence ? » (p. 167). La résipiscence est la reconnaissance d’une faute associée à la volonté de correction, son synonyme est le repentir. Ce maniement de la vérité conduit au pire ; « la vérité n’est pas un instrument. Quand quelqu’un au motif de la vérité, se conduit de façon à balancer celle-ci à la figure de l’autre, nous savons bien que c’est une façon de le détruire » (p 167).

On pourrait ajouter que les mêmes effets de destruction subjectives sont aujourd’hui manifestes collectivement avec la manipulation d’autres instrumentalisations de ce qui tient lieu de valeurs actuelles, telles que la transparence, le respect, la bien-traitance, la bien-veillance etc. Balancés sans cesse à la figure, devenus les injures qu’ils dénoncent, ces signifiants visent l’être.
On pourrait dire avec Hélène l’Heuillet, comment ces signifiants sont ravalés à des normes comportementales. Dans l’un de ses articles dans Libération, page débats du 19-11-2020, intitulé « Du nécessaire manque de respect », elle évoque une subversion de la notion de respect, devenu une des nouvelles normes sociales, au moyen d’un rappel constant de « manque de respect » à la moindre incartade. « Le rappel au respect fonctionne comme un rappel à la loi, et comme un rappel à l’ordre. Il entretient un climat paranoïaque dans lequel chacun est invité à se demander si celui ou celle qui se tient en face de lui ne l’aurait pas, par mégarde, offensé-e. Il éveille en chacun la sauvagerie d’un Surmoi panoptique. »

Le tact
Passant subtilement du collectif au singulier, Hélène L’Heuillet invite Marcel Czermak à nous en dire un peu plus sur la position de l’analyste et son mode opératoire. Le tact, nous met en garde Marcel Czermak, ce n’est pas révéler au patient ce que l’on a compris, « une fois que l’on a compris ce qui anime quelqu’un, le lui balancer trop tôt, avant même que lui-même ait pu symboliser son affaire, c’est fracassant. » Temps logique et temps chronologique d’une cure venant là se cogner à l’ordre de rapidité dans lequel nous sommes pris. A-t-on encore la moindre idée de ce que « symboliser son affaire » peut vouloir dire ?

Ce fragment de vérité qui peut se trouver dans l’interprétation, uniquement repérable dans l’après-coup, n’a rien à faire d’un «je vais vous révéler à vous-même votre vérité » qui peut se révéler être une véritable « dégradation perverse » nous dit Marcel Czermak. Et il rappelle ce que Lacan disait de l’interprétation, à savoir, qu’elle « n’est formulable que quand celui à qui elle est adressée en est presque au point de l’énoncer lui-même » (p. 167).

D’où , se taire, ce qui ne veut pas dire ne rien dire, se taire donc jusqu’au moment opportun. Cette position était tout à fait manifeste chez Marcel Czermak, qui le redit ici : « les recommandations de l’analyse consistent plutôt en ce qu’il vaut mieux ne pas faire. Ce sont des préceptes négatifs » (p. 168).

J. Lacan, 1953 – Fonction et champ de la parole et du discours dans la psychanalyse : « L’abstention de l’analyste, son refus de répondre, est un élément de la réalité dans l’analyse. Plus exactement, c’est dans cette négativité en tant qu’elle est pure, c’est à dire détachée de tout motif particulier, que réside la jointure entre le symbolique et le réel. – Il reste que cette abstention n’est pas soutenue indéfiniment ; quand la question du sujet a pris forme de vraie parole, nous la sanctionnons de notre réponse, mais aussi avons-nous montré qu’une vraie parole contient déjà sa réponse et que seulement nous doublons de notre lai son antenne. Qu’est-ce à dire ? Sinon que nous ne faisons rien que donner à la parole du sujet sa ponctuation dialectique. »

Marcel Czermak nous dit aussi comment Freud était dans ses analyses « toujours un peu à côté de la plaque ». La bêtise de l’analyste aurait cette fonction de décalage par rapport à la vérité, ouvrant l’espace, restaurant un possible dire. Cela m’a fait penser au statut de la bêtise, aux erreurs, aux lapsus, aux faux-pas, toutes ces sortes de choses qui ne sont peut-être que les seuls lieux de recel de nos inconscients.
Quoique… Marcel Czermak souligne que désormais le lapsus n’est pas considéré comme révélant une vérité mais comme un « dysfonctionnement… univers à la Orwell…novlangue, je ne comprends plus rien à ce qui se dit ».
La bêtise, nous dit Lacan, c’est la bêtise du signifiant. « Le signifiant est bête ». A nous d’engager le sujet « non pas, comme nous disons pour le charmer, à tout dire – on ne peut pas tout dire – mais à dire des bêtises, tout est là ». Une bêtise toute naturelle qui n’est autre que l’intelligence de l’inconscient, rien d’artificiel là-dedans et toujours d’une grande actualité, malgré le monde d’intelligence artificielle qu’on nous propose.
Éthique du dire qui inclus la bêtise nécessaire, celle de l’analyste comme celle de l’analysant, autre façon de nous faire penser à comment nous sommes pris dans le tableau par la magie du transfert.

Une éthique de l’analyste qui n’est pas la loi commune, la loi de la cité, la loi morale. La loi morale étant celle qui supplée aux lois du langage (loi du signifiant, loi du sexe).

Extraction de a
La dernière partie du chapitre est consacrée à la dimension hypochondriaque de notre social. L’hypochondrie, comme nous le savons avec la lecture de Marcel Czermak, « n’est pas une maladie de l’imaginaire, c’est une maladie du réel », chap. III, « Une clinique de l’objet a » (p. 46). Ce n’est pas se croire malade, être ce malade imaginaire qui sature les salles d’attente, c’est être malade de l’objet a, c’est à dire, souffrir de quelque chose d’immatériel qui se déplace dans le corps et dont on n’arrive pas à se débarrasser, objet omniprésent qui bouche les organes, perturbe les fonctions, du petit acouphène à la catatonie mortelle. Invention de Lacan qui déplace la perspective usuelle du champ de la somatique, comme de la psychanalyse freudienne. Ce qui nous cause, ce n’est pas le complexe d’Œdipe, c’est l’objet a. Renversement de la position freudienne, inaudible aujourd’hui comme à l’époque de Lacan.

Dans le social, pourquoi ce terme d’hypochondrie ? Parce l’impératif contemporain de jouissance, des objets, comme de votre corps, qui vous promet le bien-être et le bonheur, la détox, le lâcher-prise, le développement personnel et le prendre-soin-de-soi à toute heure. Ce nouvel ordre moral est celui qui se veut débarrassé de l’altérité, du défaut, de la faille, de la castration, de l’impur, de la maladie, de l’aléatoire, de l’irréparable, du dégât, du désastre, du tragique, de tout résidu subjectif.
L’hypochondrie est la forme minimale de la psychose, le Cotard sa forme majeure. Dans le social cela prend la forme de l’idéal d’une société propre, épurée, avec ce fantasme qu’il y aurait une réparation possible. Hygiénisme et eugénisme nous affligent, nous vivons une hypochondrie nationale basée sur la science. L’effet retour est une amputation, une castration réelle du social.
« On bazarde le tissu social ». « Quelque chose du nazisme a gagné » nous dit Marcel Czermak dans ce dernier paragraphe, « cela s’applique à tous les secteurs de la vie sociale ». « On ne peut pas dire que nos dirigeant sont des nazis », lui répond Hélène L’Heuillet. Et Marcel Czermak rétorque « Pourtant, à leur insu, c’est là » (p. 173).
Il prend pour exemple ces termes devenus courants dans le langage des administrations et du droit, ces termes qui sont ceux du management contemporain issu des théories nazies, elles-mêmes issues des théories darwiniennes, hormis la notion de race. Ces termes seront diffusés après-guerre, dans de hautes écoles d’administration et de management, dirigées par d’ancien nazis, dont celle de Reinhard Höhn à Bad Harzburg en Basse-saxe en Allemagne. D’autres publieront des ouvrages, tel Maurice Papon, général de la préfecture de police de Paris, ancien secrétaire général de Gironde sous l’occupation, qui publie en 1954 un essai de management intitulé « L’ère des responsables, Essai sur une méthodologie de synthèse à l’usage des chefs dans la libre entreprise et dans l’État ».
Le glissement du darwinisme au nazisme puis du nazisme au management, c’est l’objet du livre de Johann Chapoutot que cite Marcel Czermak, « Libres d’obéir, le management, du nazisme à aujourd’hui » publié en 2019 chez Gallimard.
Ce sont ces signifiants : consensus, productivité, flexibilité, forces vives, croissance, autonomie, objectifs, rentabilité, performance, affirmation de soi, pour ne citer que les principaux, qui nous gouvernent.
Johann Chapoutot décrit magistralement la perversion d’un système nazi qui s’appuie sur les thèses du darwinisme social pour ériger un système où officiers et sous sous-officiers sont conduits par un idéal de liberté. Le commandement y est une injonction à réussir en étant autonome, c’est à dire en trouvant soi-même les moyens et les voies qui conduisent à l’objectif défini. Reinhard Höhn, juriste de droit public qui terminera la guerre comme général, haut fonctionnaire au SD (Service de sécurité) puis directeur à l’institut de recherches sur l’État pendant la guerre, chargé de réfléchir à l’adaptation des institutions de l’État au Grand Reich à venir, crée en 1956 une « académie », en écho à « l’académie de la guerre » à laquelle il participa. Pour être performant dans la guerre économique, ce seront quelques 700 000 cadres issus des principales sociétés allemandes qui y seront formés. Dans le management d’après-guerre, il s’agira de formation pratique et non théorique, l’abstraction sera bannie, comme elle l’était dans le régime nazie, la formation des cadres est pensée pour faire de ceux-ci des personnes qui réfléchissent aux moyens, mais qui ne pensent pas les fins. C’est un système de responsabilité par délégation, où le chef se borne à donner des directives en termes d’objectifs. Il ordonne, puis observe, contrôle, évalue. La relation de collaboration a pour nom « délégation de responsabilité », la responsabilité des échecs, en particulier, incombera donc à l’exécutant. « Être rentable, productif, performant, et s’affirmer dans un univers concurrentiel pour triompher dans le combat pour la vie : ces vocables typiques de la pensée nazie furent (ceux de Höhn) après 1945, comme ils sont trop souvent les nôtres aujourd’hui » écrit Johann Chapoutot. Et il poursuit : « Les nazis ne les ont pas inventés – ils sont hérités du darwinisme social militaire, économique et eugéniste de l’Occident des années 1850-1930 ».

Autre vocable notable, celui de communauté et de camarade, repris en conclusion par Marcel Czermak. Pour les nazis, il faut conjurer la division sociale, la lutte des classes doit disparaître, « à la place du rapport entre l’État et le sujet…est apparue la communauté du peuple ». Une fois la race épurée, on recherchera une « harmonie communautaire », un « dialogue paritaire » entre « partenaires sociaux », les subordonnés seront des « collaborateurs », « dans une Allemagne unie la communauté du peuple sera débarrassée de l’individualisme libéral ou du marxisme » .

Marcel Czermak nous met en garde contre cette façon douce et perverse de commander, contre cette supercherie. « Pas de subordonnés », dit-il, « mais des compagnons et des camarades. Il y a une dilution et un camouflage des formes légitimes mais pas d’autorité – au motif d’une pseudo-camaraderie. C’était la doctrine SS : “tous des camarades”. Mais c’est une camaraderie impitoyable ». (p. 175).

Voilà comment il nous fait traverser la folie, la folie SS, la folie sociale, la folle « mascaraderie » contemporaine.

Marcel Czermak : « Comment faire disparaître les maladies, les malades et les praticiens avec, à l’horizon, un idéal d’une société propre ? La dimension hypochondriaque croît dans notre société, qui refuse tout ce qui vient déranger – les délinquants, les malades et ceux qui les défendent. Il y a une réémergence de l’hygiénisme et de l’eugénisme : éliminer l’objet petit a, faire une société propre avec le mirage de la science. Cette promesse se situe davantage du côté de la science que du côté des religions. »

Pour conclure, quelques mots sur le courage et la parole du psychanalyste.
Le courage du psychanalyste quel est-il ? C’est une énigme analytique.
« Comme vous le voyez, je ne suis pas en train de mettre le curseur du côté du soulagement. Je le mettrais plutôt du côté de la charge, et il m’arrive souvent de me dire devant tel ou tel venant à l’analyse, il vaut souvent mieux qu’ils ne sachent pas ce qui les attend, parce que compte tenu du fait que le courage n’est pas si répandu, il s’y déroberait plutôt et que souvent, le courage s’acquiert en cours de route. En tout cas, le courage, c’est rarement une donnée immédiate de l’expérience. Il y a des gens d’emblée courageux pour des raisons d’expérience diverse, mais enfin, quand ça se produit, on est assez étonné, ce n’est pas le cas le plus fréquent. C’est d’ailleurs une énigme analytique que de savoir ce que c’est que le courage . »

Alors, de quel courage peut faire preuve l’analyste ? Marcel Czermak nous prévient et nous encourage, dans le chapitre V « Penser autrement » : « Cela conduit éventuellement les psychanalystes, quand ils en ont le courage et s’il le peuvent, à aller à l’encontre de ce que les lois prescrivent, et risquer de tomber eux-mêmes sous le coup de la loi, puisqu’ils ne sont pas consensuels ».

« Dès lors quelle action mener ? », demandait-il. C’était déjà ce qui le tracassait en 1987, dans l’article « Au service du maître » publié dans le Monde Diplomatique, puis repris dans Patronymies : « Au moins distinguer l’impossible de l’impuissance, sans l’appréciation de quoi nos actions ne valent pas pour actes mais pour chimères et semblants».

 

Porte-parole.
Ne pas se satisfaire du sentiment d’impuissance ce sera, entre-autre, redevenir les porte-parole que doivent être les analystes. « Charge à ceux qui trouvent son discours imbuvable (le discours de la psychanalyse) de le reformuler, c’est-à-dire de redevenir ces porte-paroles que doivent être les psychanalystes ». « La parole du psychanalyste doit être désintéressée pour pouvoir porter la parole. Mais cette parole ne peut être désintéressée qu’à la condition du dénuement extrême qu’impose le désir de différence absolue, qui est celui d’une castration réitérée sans relâche. C’est alors que le psychanalyste circule sans trop de peur, ni de haine, ni de culpabilité pour reprendre le titre de l’article célèbre d’Ernest Jones, dans la zone de l’entre-deux-mort ».
(« La peur, la culpabilité, et la haine », dans Théorie et pratique de la psychanalyse, E Jones, Payot, 1969).

Marcel Czermak fait là une réponse à Lacan et à la place qu’il donne à la parole, de l’analysant comme de l’analyste, dans Variation de la cure type.
Lacan pour qui « l’inconscient se ferme … pour autant que l’analyste ne porte plus la parole…. C’est pourquoi l’analyste doit aspirer à telle maîtrise de sa parole qu’elle soit identique à son être… L’être de l’analyste …est en action même dans son silence et c’est à l’étiage de la vérité qui le soutient, que le sujet proférera sa parole». ( l’étiage étant le niveau le plus bas).

Sur ces bonnes paroles, une dernière citation de Lacan : « (la) force démoniaque qui pousse à dire quelque chose. C’est ça le Surmoi . »

 



Le Surmoi contemporain par Charlotte BAYAT


Charlotte Bayat
31/12/2025




Le Surmoi contemporain
Avec Marcel Czermak : « Traverser la folie »

Le chapitre X de l’ ouvrage «Traverser la folie » est intitulé « Le Surmoi contemporain. » Il pourrait se lire comme un prolongement du chapitre VI « La psychose sociale », que nous a exposé brillamment Stéphanie Hergott . Alors qu’elle s’étonnait de ne pas en entendre parler, ici il est question de la mort du sujet.
Le Surmoi contemporain est un lieu de massacre, de ravalement, de jugement, d’effraction du sujet de l’inconscient. Marcel Czermak énonce – annonce ? – sans cesse la mort du sujet, sans la nommer comme telle. Ce concept, il le réserve à la casuistique. « Le Surmoi sauvage annonce au sujet sa mort . » Cette assertion czermakienne se trouve dans le chapitre suivant, intitulé « Ce que parler fait de nous ».
Nous avons affaire à un type nouveau de Surmoi, un Surmoi spéculaire, un Surmoi panoptique. Un type de Surmoi archaïque, sauvage, qui a à voir avec une sauvagerie infantile et son corollaire pervers de barbarie sociale contemporaine, toute dévouée au bien-être des individus. Nous sommes passé dans une zone qui n’est pas la zone classique du Surmoi.

Un exemple personnel, on est samedi, il fait un temps magnifique. Au lieu de faire du sport, le samedi étant le jour des courses, du ménage et du sport pour tout bon citoyen de 2023, je travaille à cette intervention. J’allume mon portable pour voir l’heure, ça c’est mon petit Surmoi personnel qui me dit « dépêche de finir, qu’est-ce que tu es lente quand-même ». Et là, une notification apparaît. Notez bien le terme, je suis « notifiée » par l’œil de mon portable qui me regarde. Une petite phrase s’affiche sans que je n’ai encore ouvert mon téléphone. Elle dit : « recommandation du jour : la meilleure playlist pour faire du sport ». Mais je ne veux pas faire de sport! Je ne suis pas sportive, je vous confie un secret, je préfère m’abrutir de travail un samedi ensoleillé. Eh bien, d’où me vient cette notification? du Surmoi contemporain pardi. Totalement acéphale, il est bien là quand même, dans cette appli de musique où je ne choisis jamais de musique « pour faire du sport ». Un Surmoi tout empathique qui ordonne et me laisse sans voix.

Ce Surmoi n’est pas le Surmoi issu de l’Œdipe et de la castration, que l’on peut espérer, dans les bons cas, adulte, tempéré, civilisé, c’est à dire fait de regard (sur soi-même) et de voix (voix de la conscience), pas toujours aimable mais porteur d’une vérité du sujet.
Le Surmoi ordinaire, en voici une lecture côté pulsion invocante, donnée par Lacan en 1960, dans Remarque sur le rapport de Daniel Lagache : « le Surmoi en son intime impératif est bien la « voix de la conscience » en effet, c’est à dire une voix d’abord, et bien vocale, et sans plus d’autorité que d’être la grosse voix. » Et dans son versant scopique, dans le Séminaire Les psychoses : « ce n’est pas pour rien qu’on le reconnaît, plus ou moins justement, dans l’impératif catégorique, avec ce que j’appellerai sa neutralité malfaisante- il est là aussi comme observateur- il voit tout, entend tout, note tout. »
Le regard et la voix dans une articulation toute contemporaine
S’il est question de la mort du sujet, au sens de la mort subjective, Marcel Czermak nous parle pourtant du vivant, de ce qui palpite, de l’intime, du précieux, du silence, de l’éthique et du désir du psychanalyste. Mais en prenant les choses par l’envers, sur le versant brutal du dévoilement, du règne de l’obscénité donné à voir, de l’étalage publique de nos intimités, de l’injure, de l’ordure auxquelles nous sommes ramenés de façon assourdissante.

Si un mot pouvait tuer, aujourd’hui une image peut massacrer. C’est la grande sauvagerie contemporaine. C’est l’introduction de ce chapitre. Le pouvoir mortel du regard est celui qui nous est arraché, imposé, face aux images dont on nous abreuve, comme celui, pervers, qui est posé sur nous en permanence. « Ce regard (qui) ne tire sa prévalence que de la dégradation de la parole voire de son exclusion».

Marcel Czermak nous renvoie à l’affaire Griveaux qui a fait la Une des tabloïds et des réseaux sociaux en 2020. Le travail de l’autoproclamé « artiste » Piotr Pavlenski, c’est celui du site « Pornopolitique ». Ce site sur lequel le 12 février 2020, l’ « artiste » russe réfugié en France a publié des vidéos intimes de Benjamin Griveaux, secrétaire d’État auprès du ministre de l’Économie et des Finances et porte-parole du gouvernement, qui démissionne de ses fonctions pour se porter candidat à l’élection municipale de 2020 à Paris. Son but était, dit-il, de dénoncer « l’hypocrisie » du candidat qui, selon lui, fait « la propagande des valeurs traditionnelles familiales ». Ces vidéos avaient été envoyées à Alexandra de Taddeo, compagne de « l’artiste », avec laquelle l’ex-secrétaire d’État a eu une brève relation adultérine en 2018.

« On a des regards » quand on ne peut échapper au regard de l’Autre, donc à la jouissance de l’Autre. Et le « porno politique » s’il est parfois dénoncé, il est dénoncé perversement, par ceux-là mêmes qui en dénonçant ne s’aperçoivent pas qu’il font partie du tableau. La « jouissance (est) partie prenante » commente Marcel Czermak face à cette affaire.

Psychose sociale donc, dont les regards aveuglants sont les phénomènes élémentaires. Ce sont des regards aveuglants, et nous sommes devenus les aveugles de notre monde moderne. Je le cite, cela se trouve déjà dans Patronymies, dès la première édition, en 1998, dans le chapitre « Au service du maître » : « le monde moderne ne s’est certainement pas complexifié : il est devenu d’une clarté brutale, sinon aveuglante. Mais nous sommes ses aveugles. Le Maître moderne étant aveuglé, il ne sait même plus qu’il sert lui-même la plus-value qui le commande. Du fait de cette méconnaissance, de ce refoulement, de ce camouflage, les institutions tombent en plein dans ce que Pierre Legendre appelle la férocité sociale ».

Nous sommes privés d’espace privé, privés de privé, privés d’un lieu de recel inconscient. « On va juger votre inconscient », dit-il encore dans ce chapitre X de Traverser la folie. « On ne juge pas ce qui est opportun pour la vie publique, pour le lien social, pour la régulation normale des échanges, tout cela n’est tenu que pour une façade qu’on va fissurer à chaque coup. C’est d’une grande sauvagerie car chacun est ramené à l’état d’ordure. »
Et non seulement on est dans cet état d’être ravalé à l’état d’ordure, d’objet, mort, mais aussi réduit au sexe, « ramené », dit Marcel Czermak, « à la position promise par l’injure de n’être que mené par le sexe » (p 164).
Ce qui donc est étalé au grand jour aujourd’hui a la sauvagerie du Surmoi qui prend corps dans les voix hallucinatoires de la psychose : « Salope, vache, putain ». Henri Ey appelait ça le syndrome SVP, les voix qui disent Salope, Vache, Putain.
Aujourd’hui nous avons des regards, des regards qui nous montrent notre obscénité.

Notre monde actuel ne ménage plus aucune une place privée, secrète, où l’on pourrait échapper au regard de l’Autre, où l’intime pourrait le rester. L’intime, du latin intimus qui est le superlatif de intus; dedans, ce signifiant, ne désigne-t-il pas quelque chose du vivant et du sexuel, du profondément intérieur qui palpite en silence ? Ne dit-on pas, intime conviction, journal intime, toilette intime, relation intime, vie intime. L’intime a volé en éclat, on nous intime la transparence.
Pour Kundera « l’indiscrétion est la vertu de notre époque », paradoxale énonciation qui ne souligne que trop bien que ce qui est aujourd’hui érigée en vertu, fut, en son temps, un vice.

C’est que nous avons changé de paradigme, « nous sommes entré dans une zone qui n’est pas la zone classique du Surmoi » dit encore Marcel Czermak (p. 163). Ce Surmoi est d’une autre nature que le Surmoi issu de la castration, et c’est à un autre regard qu’il renvoie. En 2001 dans la revue FIN, Marcel Czermak publiait un article, cité en fin de chapitre par Hélène L’Heuillet, qui s’intitulait « Quelques remarques sur l’élision du regard dans la psychanalyse ». Il y écrivait que : « Quelque chose de sûrement plus ancien et archaïque, ce Surmoi sauvage (participe) de ce qui serait un pur énoncé, émis de nulle part en somme, une voix pure que ne supporterait aucun corps, et sous le commandement duquel le sujet serait dépourvu de tout habillage, de tout « privé », donc la dimension éminemment effractante de ce type de dimension . »
Une voix pure. Un pur énoncé. Émis de nulle part. Que ne supporterait aucun corps, c’est à dire une voix sans sujet, acéphale, une voix sans parole, dépourvue de tout caractère phonétique, n’ayant donc pas besoin d’être articulée phonétiquement pour se faire entendre et se faire respecter. Voix pure, qui, dans la psychose, désorganise la chaîne signifiante, voix qui ne dit rien.

Le Surmoi archaïque est bien celui qui dit : « Tu n’es qu’une ordure » lui propose Hélène L’Heuillet, « c’est ce que disaient les voix de Schreber », répond Marcel Czermak, mais « c’est quand même une nouveauté que cela parvienne à la vie publique. Tout le monde n’a pas le malheur d’avoir des voix. A défaut on a des regards. » (p. 165).

Je vous renvoie à l’article de Marcel Czermak, dans Patronymies, édition de 2012, Voix sans paroles et paroles sans voix ,: « dans la psychose, peut se manifester une disjonction complète de la voix d’avec la parole : voix qui s’avère sans paroles et paroles qui s’avèrent sans voix. Reprenons cette question. Tout d’abord, on peut assister à l’irruption dans la chaîne signifiante d’une voix que l’on peut qualifier de « pure » : c’est-à-dire d’une voix dépourvue de tout caractère phonétique. Ne présentant aucune organisation en éléments discrets. Tout au contraire, c’est le surgissement de cette voix spéciale qui vient briser l’articulation de la chaîne signifiante et la désorganise, la rendant ainsi inapte à la fonction même du langage. Cette voix pure, a-phonétique, n’a aucun des caractères ordinaires de la voix, même si, cependant, c’est ce terme qui se présente au patient pour qualifier ce qui lui advient. Cette voix est une voix qui ne dit rien. »

Vous trouverez également des développements de cette question dans Passions de l’objet ; « Sur le déclenchement des psychoses », p. 89-106, « Sur quelques phénomènes élémentaires de la psychose », p. 133-158, « Ployure du langage », p. 327-346

 

Érotomanie d’État
Notre modernité a la structure d’une psychose sociale. De quel type de psychose ? sommes-nous en droit de nous demander. Stéphanie Hergott aurait attendu que Marcel Czermak évoque l’hypochondrie et son articulation à la paranoïa. Est-ce une paranoïa sociale? Une mélancolie ? Une schizophrénie ?
C’est « une érotomanie d’État » nous dit Marcel Czermak: « cela m’inquiète beaucoup. Car les règlements, les lois, les décrets qui pullulent, nous imposent d’être soumis à un discours qui vaudrait pour tous, et nous dirait ce qu’est le bien de l’autre. J’appelle cela une érotomanie d’État. Il faudrait que l’État nous aime. Mais à partir du moment où il se met à dériver vers le bien de tous en inondant les professionnels de contraintes, de soi-disant règles de consensus, de règles médicales opposables, des codes de bonne conduite, alors cela ne va plus ».

Dans Patronymies, dès la première édition, en 1998, dans « Au service du maître », il nous disait déjà à peu près la même chose : « Le juridisme accru des rapports sociaux et l’appel à l’État, comme à l’Administration, témoignent alors d’une soumission remarquable à ce monstre, qui est l’un des visages de cet État : l’amour social, dont la seule finalité est de faire en sorte que les sujets se reproduisent à moindre frais pour faciliter la circulation des objets ready-made de la consommation qu’ils sont d’ailleurs devenus eux-mêmes ».

Ce fol amour social se traduit, par exemple, par ce recours incessant à l’empathie. Entre sympathie et antipathie, il nous faut apprendre l’empathie. Ce n’est plus « aimer son prochain comme soi-même», mais se mettre à la place de l’autre qui est devenu le mot d’ordre. Indifférenciation opportune ? Est-ce tellement souhaitable? Quelle est ma place ? Est-ce que je peux me mettre à la place de l’autre si je ne sais rien de ma propre place ? Est-ce que je veux que l’autre se mette à la mienne ? Mais s’il est actuel, ce signifiant, c’est bien que le rapport au petit autre est en souffrance. Ce terme, quasi inusité jusqu’à ces dernières années, devenu quotidien aujourd’hui, semble répondre à la violence sociale ambiante. On en appelle à l’empathie. Cours, rééducation, livres, conférences. Capacité de s’identifier à un autre, de ressentir ce qu’il ressent, c’est un terme de philosophie et de psychologie, venu de l’anglais empathy, « composé, d’après sympathie, de em- (- en) « dedans » et -pathie, du grec pathos, ce qu’on éprouve. Empathy, est attestée dès 1904, pour traduire l’allemand Einfühlung, mot employé par T. Lipps, créateur du concept en psychologie (1903) » . S’identifier , c’est tout de même un autre programme que se mettre à la place de, vous voyez le glissement sémantique.

Autre exemple érotomaniaque, cette demande de lutte contre le harcèlement scolaire, demande qui est faite à l’État et ses représentants. Et l’État répond par une série de mesures, dont un programme spécifique appeler « Phare », renforcé à la rentrée 2023. Signifiant équivoque quand même, le phare, entre lumière pour s’orienter dans la nuit et œil persécuteur qui voit tout. Comment se fait-il que la violence s’invite dans les cours d’école, y compris maternelles ? Qui pose encore la question ? La loi symbolique, ce type de pacte noué par le sujet avec le Nom du père, ne donne pas une place égalitaire, il n’y a rien dans le signifiant qui puisse faire égalité. Notre modernité récusant cette loi, nous voulant tous égaux, nous promet les pires persécutions des uns par les autres et ce recours incessant à l’État et à la loi judiciaire.
Face au phénomène de harcèlement scolaire, des « cours d’empathie » sont créés pour les tout-petits. C’est ce que relate un article du journal La croix le 5 octobre dernier : « Des élèves participent à un « cours d’empathie », selon la méthode danoise « Fri for mobberi », « libéré du harcèlement », dans une école pilote de Saint-Ouen, le 4 octobre 2023 près de Paris. Le ministre de l’Education Gabriel Attal a annoncé fin septembre sa généralisation en France à partir de la rentrée 2024. L’objectif du « Fri For Mobberi » est de créer une communauté bienveillante d’enfants dans laquelle aucun membre ne peut se sentir exclu. La méthode est basée sur quatre valeurs : tolérance, respect, bienveillance, courage. »Plus on va développer d’outils, accompagner l’enfant dès le plus jeune âge, lui permettre de libérer la parole, plus on va lui donner confiance et les moyens d’exprimer ses émotions, plus on va prévenir du harcèlement », assure Mme Bounoua. Pour le maire de Saint-Ouen Karim Bouamrane, le renforcement de lutte contre le harcèlement scolaire « va permettre à nos enfants d’étudier et de s’épanouir dans un environnement sécurisant et bienveillant » et in fine « démocratiser l’excellence éducative » dans la ville ».

« Lacan disait », nous rappelle Marcel Czermak, toujours dans « Au service du maître », « Dans la névrose, le rapport à l’Autre a toute son importance. Dans la perversion, le rapport au phallus a toute son importance. Dans la psychose, le rapport au corps propre a toute son importance ».
Or, ce que nous voyons se développer est bel et bien ceci : tout d’abord le rapport à l’Autre fait de moins en moins problème, puisque tous les sujets deviennent eux-mêmes les objets interchangeables d’un échange économique généralisé et unifiant. La problématique est donc de moins en moins névrotique. Ensuite, le rapport au phallus prend de plus en plus d’importance dans la captation du désir de la clientèle et l’on se présente comme l’Autre dont la maîtrise phallique peut capter son désir. C’est « le plus » (je psychanalyse « plus », je gère « plus », mon père est « plus » etc.). Du coup la perversion s’amplifie. Avec comme conséquence rétroactive, circulaire, une exclusion de l’Autre. Les citoyens sont alors d’autant plus fragmentés qu’ils sont gérés par un monstre monobloc, sans division subjective, cependant que cette opération est passée réellement en eux. Coup que nous appellerons : celui de se faire passer pour l’Autre de l’Autre. Opération de forclusion du Nom-du-Père, c’est-à-dire Verwerfung de la castration, propre au capitalisme ».

Soit ce qu’il appelle également psychose sociale. Dans le chapitre XIII, « la psychanalyse et son temps », p 221, « Lacan avait fait cette remarque qu’il existe une forclusion de la castration propre au discours capitaliste. Chaque être humain, une fois la castration forclose, pourrait occuper indifféremment n’importe quelle place. Est-ce que ce n’est pas une façon d’attiser les feux de la perversion ? C’est une question qui me tracasse. » Euphémisme propre à Marcel Czermak. La perversion attise les feux de la psychose sociale, et par retour, la psychose sociale attise les feux de la perversion.

Psychose sociale passionnelle, érotomanie d’État, secondaire à une perversion ordinaire féroce qui nous automatise la mentalité en nous aveuglant. La psychose sociale ne fait pas forcément de nous des psychotiques au sens structurel, mais « elle augmente ce que la presse appelle les burn-out » souligne Marcel Czermak, dans le Chapitre XI, « Ce que parler fait de nous », (p. 191).

Le Surmoi sauvage annonce au sujet sa mort, il ne tue pas, il annonce.
S’il n’est totalement mort subjectivement, il sera au mieux forclos de la réalité sociale, c’est la condition du sujet moderne, auquel il ne reste pas beaucoup de moyens de se faire entendre, si ce n’est dans ses ratés, ses lapsus, ses symptômes. S’il n’est pas entendu, un retour violent est promis, notament par burn-out (épuisement au travail par surcharge professionnelle), bore-out (épuisement professionnel par l’ennui) ou encore brown-out (épuisement professionnel dû au caractère absurde des tâches à accomplir).

Quel statut pour la pulsion et quelle jouissance ?
Exercer un droit de propriété sur notre corps, comme sur notre inconscient, à travers l’image ou dans le réel, c’est le propre de la perversion. Marcel Czermak évoque « la survie jouissive » de celui qui vous transforme en ce rien. Pour exemple, il prend celui de Piotr Pavlenski, qui se clouant les couilles sur la place rouge de Moscou, voulant dénoncer cette perversion contemporaine, y participe : « sa jouissance est partie prenante de ce qu’il dénonce ». Effraction de la pudeur par l’image, perversion qui renvoie au nécessaire silence pour masquer l’horreur, notamment celle vécue dans les camps de concentrations. L’image comme la parole peuvent faire sauter ce voile, franchir le voile de la pudeur. C’est que le regard forcé, comme la parole forcée, est une érotisation. « Raconter (montrer), c’est érotiser l’inérotisable » dit Marcel Czermak (p. 165). « La pulsion, dans le cas de Pavlenski », dit -il, « semble arrivée à son terme. Ses gestes ont visé et touché des orifices pulsionnels-bouche, oreille. Ses propos et ses conduites sont du côté de la perversion. » Et pourtant, en quelques mois il obtient le statut de réfugié (réfugié politique depuis 2017), (p. 166).

Le vrai problème est encore plus grave que la diffusion d’images privées, le vrai problème est le refuge fait à la perversion … au nom de la vérité.
La vérité est instrumentalisée. Or elle n’est pas un outil thérapeutique. « Comment peut-on utiliser une « vérité » supposée comme façon d’amener l’autre à résipiscence ? » (p. 167). La résipiscence est la reconnaissance d’une faute associée à la volonté de correction, son synonyme est le repentir. Ce maniement de la vérité conduit au pire ; « la vérité n’est pas un instrument. Quand quelqu’un au motif de la vérité, se conduit de façon à balancer celle-ci à la figure de l’autre, nous savons bien que c’est une façon de le détruire » (p 167).

On pourrait ajouter que les mêmes effets de destruction subjectives sont aujourd’hui manifestes collectivement avec la manipulation d’autres instrumentalisations de ce qui tient lieu de valeurs actuelles, telles que la transparence, le respect, la bien-traitance, la bien-veillance etc. Balancés sans cesse à la figure, devenus les injures qu’ils dénoncent, ces signifiants visent l’être.
On pourrait dire avec Hélène l’Heuillet, comment ces signifiants sont ravalés à des normes comportementales. Dans l’un de ses articles dans Libération, page débats du 19-11-2020, intitulé « Du nécessaire manque de respect », elle évoque une subversion de la notion de respect, devenu une des nouvelles normes sociales, au moyen d’un rappel constant de « manque de respect » à la moindre incartade. « Le rappel au respect fonctionne comme un rappel à la loi, et comme un rappel à l’ordre. Il entretient un climat paranoïaque dans lequel chacun est invité à se demander si celui ou celle qui se tient en face de lui ne l’aurait pas, par mégarde, offensé-e. Il éveille en chacun la sauvagerie d’un Surmoi panoptique. »

Le tact
Passant subtilement du collectif au singulier, Hélène L’Heuillet invite Marcel Czermak à nous en dire un peu plus sur la position de l’analyste et son mode opératoire. Le tact, nous met en garde Marcel Czermak, ce n’est pas révéler au patient ce que l’on a compris, « une fois que l’on a compris ce qui anime quelqu’un, le lui balancer trop tôt, avant même que lui-même ait pu symboliser son affaire, c’est fracassant. » Temps logique et temps chronologique d’une cure venant là se cogner à l’ordre de rapidité dans lequel nous sommes pris. A-t-on encore la moindre idée de ce que « symboliser son affaire » peut vouloir dire ?

Ce fragment de vérité qui peut se trouver dans l’interprétation, uniquement repérable dans l’après-coup, n’a rien à faire d’un «je vais vous révéler à vous-même votre vérité » qui peut se révéler être une véritable « dégradation perverse » nous dit Marcel Czermak. Et il rappelle ce que Lacan disait de l’interprétation, à savoir, qu’elle « n’est formulable que quand celui à qui elle est adressée en est presque au point de l’énoncer lui-même » (p. 167).

D’où , se taire, ce qui ne veut pas dire ne rien dire, se taire donc jusqu’au moment opportun. Cette position était tout à fait manifeste chez Marcel Czermak, qui le redit ici : « les recommandations de l’analyse consistent plutôt en ce qu’il vaut mieux ne pas faire. Ce sont des préceptes négatifs » (p. 168).

J. Lacan, 1953 – Fonction et champ de la parole et du discours dans la psychanalyse : « L’abstention de l’analyste, son refus de répondre, est un élément de la réalité dans l’analyse. Plus exactement, c’est dans cette négativité en tant qu’elle est pure, c’est à dire détachée de tout motif particulier, que réside la jointure entre le symbolique et le réel. – Il reste que cette abstention n’est pas soutenue indéfiniment ; quand la question du sujet a pris forme de vraie parole, nous la sanctionnons de notre réponse, mais aussi avons-nous montré qu’une vraie parole contient déjà sa réponse et que seulement nous doublons de notre lai son antenne. Qu’est-ce à dire ? Sinon que nous ne faisons rien que donner à la parole du sujet sa ponctuation dialectique. »

Marcel Czermak nous dit aussi comment Freud était dans ses analyses « toujours un peu à côté de la plaque ». La bêtise de l’analyste aurait cette fonction de décalage par rapport à la vérité, ouvrant l’espace, restaurant un possible dire. Cela m’a fait penser au statut de la bêtise, aux erreurs, aux lapsus, aux faux-pas, toutes ces sortes de choses qui ne sont peut-être que les seuls lieux de recel de nos inconscients.
Quoique… Marcel Czermak souligne que désormais le lapsus n’est pas considéré comme révélant une vérité mais comme un « dysfonctionnement… univers à la Orwell…novlangue, je ne comprends plus rien à ce qui se dit ».
La bêtise, nous dit Lacan, c’est la bêtise du signifiant. « Le signifiant est bête ». A nous d’engager le sujet « non pas, comme nous disons pour le charmer, à tout dire – on ne peut pas tout dire – mais à dire des bêtises, tout est là ». Une bêtise toute naturelle qui n’est autre que l’intelligence de l’inconscient, rien d’artificiel là-dedans et toujours d’une grande actualité, malgré le monde d’intelligence artificielle qu’on nous propose.
Éthique du dire qui inclus la bêtise nécessaire, celle de l’analyste comme celle de l’analysant, autre façon de nous faire penser à comment nous sommes pris dans le tableau par la magie du transfert.

Une éthique de l’analyste qui n’est pas la loi commune, la loi de la cité, la loi morale. La loi morale étant celle qui supplée aux lois du langage (loi du signifiant, loi du sexe).

Extraction de a
La dernière partie du chapitre est consacrée à la dimension hypochondriaque de notre social. L’hypochondrie, comme nous le savons avec la lecture de Marcel Czermak, « n’est pas une maladie de l’imaginaire, c’est une maladie du réel », chap. III, « Une clinique de l’objet a » (p. 46). Ce n’est pas se croire malade, être ce malade imaginaire qui sature les salles d’attente, c’est être malade de l’objet a, c’est à dire, souffrir de quelque chose d’immatériel qui se déplace dans le corps et dont on n’arrive pas à se débarrasser, objet omniprésent qui bouche les organes, perturbe les fonctions, du petit acouphène à la catatonie mortelle. Invention de Lacan qui déplace la perspective usuelle du champ de la somatique, comme de la psychanalyse freudienne. Ce qui nous cause, ce n’est pas le complexe d’Œdipe, c’est l’objet a. Renversement de la position freudienne, inaudible aujourd’hui comme à l’époque de Lacan.

Dans le social, pourquoi ce terme d’hypochondrie ? Parce l’impératif contemporain de jouissance, des objets, comme de votre corps, qui vous promet le bien-être et le bonheur, la détox, le lâcher-prise, le développement personnel et le prendre-soin-de-soi à toute heure. Ce nouvel ordre moral est celui qui se veut débarrassé de l’altérité, du défaut, de la faille, de la castration, de l’impur, de la maladie, de l’aléatoire, de l’irréparable, du dégât, du désastre, du tragique, de tout résidu subjectif.
L’hypochondrie est la forme minimale de la psychose, le Cotard sa forme majeure. Dans le social cela prend la forme de l’idéal d’une société propre, épurée, avec ce fantasme qu’il y aurait une réparation possible. Hygiénisme et eugénisme nous affligent, nous vivons une hypochondrie nationale basée sur la science. L’effet retour est une amputation, une castration réelle du social.
« On bazarde le tissu social ». « Quelque chose du nazisme a gagné » nous dit Marcel Czermak dans ce dernier paragraphe, « cela s’applique à tous les secteurs de la vie sociale ». « On ne peut pas dire que nos dirigeant sont des nazis », lui répond Hélène L’Heuillet. Et Marcel Czermak rétorque « Pourtant, à leur insu, c’est là » (p. 173).
Il prend pour exemple ces termes devenus courants dans le langage des administrations et du droit, ces termes qui sont ceux du management contemporain issu des théories nazies, elles-mêmes issues des théories darwiniennes, hormis la notion de race. Ces termes seront diffusés après-guerre, dans de hautes écoles d’administration et de management, dirigées par d’ancien nazis, dont celle de Reinhard Höhn à Bad Harzburg en Basse-saxe en Allemagne. D’autres publieront des ouvrages, tel Maurice Papon, général de la préfecture de police de Paris, ancien secrétaire général de Gironde sous l’occupation, qui publie en 1954 un essai de management intitulé « L’ère des responsables, Essai sur une méthodologie de synthèse à l’usage des chefs dans la libre entreprise et dans l’État ».
Le glissement du darwinisme au nazisme puis du nazisme au management, c’est l’objet du livre de Johann Chapoutot que cite Marcel Czermak, « Libres d’obéir, le management, du nazisme à aujourd’hui » publié en 2019 chez Gallimard.
Ce sont ces signifiants : consensus, productivité, flexibilité, forces vives, croissance, autonomie, objectifs, rentabilité, performance, affirmation de soi, pour ne citer que les principaux, qui nous gouvernent.
Johann Chapoutot décrit magistralement la perversion d’un système nazi qui s’appuie sur les thèses du darwinisme social pour ériger un système où officiers et sous sous-officiers sont conduits par un idéal de liberté. Le commandement y est une injonction à réussir en étant autonome, c’est à dire en trouvant soi-même les moyens et les voies qui conduisent à l’objectif défini. Reinhard Höhn, juriste de droit public qui terminera la guerre comme général, haut fonctionnaire au SD (Service de sécurité) puis directeur à l’institut de recherches sur l’État pendant la guerre, chargé de réfléchir à l’adaptation des institutions de l’État au Grand Reich à venir, crée en 1956 une « académie », en écho à « l’académie de la guerre » à laquelle il participa. Pour être performant dans la guerre économique, ce seront quelques 700 000 cadres issus des principales sociétés allemandes qui y seront formés. Dans le management d’après-guerre, il s’agira de formation pratique et non théorique, l’abstraction sera bannie, comme elle l’était dans le régime nazie, la formation des cadres est pensée pour faire de ceux-ci des personnes qui réfléchissent aux moyens, mais qui ne pensent pas les fins. C’est un système de responsabilité par délégation, où le chef se borne à donner des directives en termes d’objectifs. Il ordonne, puis observe, contrôle, évalue. La relation de collaboration a pour nom « délégation de responsabilité », la responsabilité des échecs, en particulier, incombera donc à l’exécutant. « Être rentable, productif, performant, et s’affirmer dans un univers concurrentiel pour triompher dans le combat pour la vie : ces vocables typiques de la pensée nazie furent (ceux de Höhn) après 1945, comme ils sont trop souvent les nôtres aujourd’hui » écrit Johann Chapoutot. Et il poursuit : « Les nazis ne les ont pas inventés – ils sont hérités du darwinisme social militaire, économique et eugéniste de l’Occident des années 1850-1930 ».

Autre vocable notable, celui de communauté et de camarade, repris en conclusion par Marcel Czermak. Pour les nazis, il faut conjurer la division sociale, la lutte des classes doit disparaître, « à la place du rapport entre l’État et le sujet…est apparue la communauté du peuple ». Une fois la race épurée, on recherchera une « harmonie communautaire », un « dialogue paritaire » entre « partenaires sociaux », les subordonnés seront des « collaborateurs », « dans une Allemagne unie la communauté du peuple sera débarrassée de l’individualisme libéral ou du marxisme » .

Marcel Czermak nous met en garde contre cette façon douce et perverse de commander, contre cette supercherie. « Pas de subordonnés », dit-il, « mais des compagnons et des camarades. Il y a une dilution et un camouflage des formes légitimes mais pas d’autorité – au motif d’une pseudo-camaraderie. C’était la doctrine SS : “tous des camarades”. Mais c’est une camaraderie impitoyable ». (p. 175).

Voilà comment il nous fait traverser la folie, la folie SS, la folie sociale, la folle « mascaraderie » contemporaine.

Marcel Czermak : « Comment faire disparaître les maladies, les malades et les praticiens avec, à l’horizon, un idéal d’une société propre ? La dimension hypochondriaque croît dans notre société, qui refuse tout ce qui vient déranger – les délinquants, les malades et ceux qui les défendent. Il y a une réémergence de l’hygiénisme et de l’eugénisme : éliminer l’objet petit a, faire une société propre avec le mirage de la science. Cette promesse se situe davantage du côté de la science que du côté des religions. »

Pour conclure, quelques mots sur le courage et la parole du psychanalyste.
Le courage du psychanalyste quel est-il ? C’est une énigme analytique.
« Comme vous le voyez, je ne suis pas en train de mettre le curseur du côté du soulagement. Je le mettrais plutôt du côté de la charge, et il m’arrive souvent de me dire devant tel ou tel venant à l’analyse, il vaut souvent mieux qu’ils ne sachent pas ce qui les attend, parce que compte tenu du fait que le courage n’est pas si répandu, il s’y déroberait plutôt et que souvent, le courage s’acquiert en cours de route. En tout cas, le courage, c’est rarement une donnée immédiate de l’expérience. Il y a des gens d’emblée courageux pour des raisons d’expérience diverse, mais enfin, quand ça se produit, on est assez étonné, ce n’est pas le cas le plus fréquent. C’est d’ailleurs une énigme analytique que de savoir ce que c’est que le courage . »

Alors, de quel courage peut faire preuve l’analyste ? Marcel Czermak nous prévient et nous encourage, dans le chapitre V « Penser autrement » : « Cela conduit éventuellement les psychanalystes, quand ils en ont le courage et s’il le peuvent, à aller à l’encontre de ce que les lois prescrivent, et risquer de tomber eux-mêmes sous le coup de la loi, puisqu’ils ne sont pas consensuels ».

« Dès lors quelle action mener ? », demandait-il. C’était déjà ce qui le tracassait en 1987, dans l’article « Au service du maître » publié dans le Monde Diplomatique, puis repris dans Patronymies : « Au moins distinguer l’impossible de l’impuissance, sans l’appréciation de quoi nos actions ne valent pas pour actes mais pour chimères et semblants».

 

Porte-parole.
Ne pas se satisfaire du sentiment d’impuissance ce sera, entre-autre, redevenir les porte-parole que doivent être les analystes. « Charge à ceux qui trouvent son discours imbuvable (le discours de la psychanalyse) de le reformuler, c’est-à-dire de redevenir ces porte-paroles que doivent être les psychanalystes ». « La parole du psychanalyste doit être désintéressée pour pouvoir porter la parole. Mais cette parole ne peut être désintéressée qu’à la condition du dénuement extrême qu’impose le désir de différence absolue, qui est celui d’une castration réitérée sans relâche. C’est alors que le psychanalyste circule sans trop de peur, ni de haine, ni de culpabilité pour reprendre le titre de l’article célèbre d’Ernest Jones, dans la zone de l’entre-deux-mort ».
(« La peur, la culpabilité, et la haine », dans Théorie et pratique de la psychanalyse, E Jones, Payot, 1969).

Marcel Czermak fait là une réponse à Lacan et à la place qu’il donne à la parole, de l’analysant comme de l’analyste, dans Variation de la cure type.
Lacan pour qui « l’inconscient se ferme … pour autant que l’analyste ne porte plus la parole…. C’est pourquoi l’analyste doit aspirer à telle maîtrise de sa parole qu’elle soit identique à son être… L’être de l’analyste …est en action même dans son silence et c’est à l’étiage de la vérité qui le soutient, que le sujet proférera sa parole». ( l’étiage étant le niveau le plus bas).

Sur ces bonnes paroles, une dernière citation de Lacan : « (la) force démoniaque qui pousse à dire quelque chose. C’est ça le Surmoi . »