Fonction du trait du cas
Le texte suivant est la reprise écrite d’une intervention faite à l’Ecole Psychanalytique de Sainte-Anne le 15 octobre 2025. Il s’adresse à quiconque fait ou a fait un trait du cas, et a pour visée de partager quelques enjeux et effets de ce que j’ai pu situer de ma propre pratique de cet exercice. En ceci, il se veut moins tentative de démonstration que de transmission, c’est-à-dire d’invitation à l’interrogation de chacun quant à ce qu’est un trait du cas.
Le lecteur non averti à l’exercice du trait du cas peut se référer aux articles du site qui y sont relatifs de la rubrique ‘Les enseignements’accessibles à partir du lien suivant.
https://www.epsaweb.fr/les-enseignements/le-seminaire-du-trait-du-cas/#texte-3
Qu’est-ce que le trait du cas ? En quoi consiste-t-il ? Quelle est sa visée, quels sont ses effets ? Quelle production permet-il ?
Qu’est-ce que le trait du cas ?
Le trait du cas est le trait d’écrit qui identifie un parlêtre dans sa dimension de singularité absolue. Qui produit ce trait d’écrit ? Un praticien. Un praticien ayant eu affaire à ce parlêtre. Par exemple, Freud écrit : L’homme aux rats. L’homme aux rats, c’est le trait du cas, produit par Freud,d’Ernst Lanzer. C’est le nom d’Ernst Lanzer, au-delà de ce qui, de lui, pouvait se présenter comme éléments propices à une reconnaissance. C’est son nom comme symptôme. C’est à partir de cette écriture là, L’homme aux rats, qu’Ernst Lanzer commence à exister comme cas. Pour Freud, puis plus généralement pour la psychanalyse. Avant cette écriture du trait du cas, il n’y a pas de cas. Il n’y a qu’un réel en attente d’une possible nomination. J’en déduis que le trait du cas, c’est ce qui fait le cas, pour la psychanalyse. Le cas n’existe qu’à partir d’une écriture ayant fonction de nomination.
Ce que nous appelons l’exercice du trait du cas est une entreprise d’écriture de cas. C’est-à-dire de production de cas cliniques, à partir du verbatim d’entretiens, généralement de présentations de malades. Production de cas cliniques, à partir des dits d’un patient à un praticien. De ces dits, il s’agit d’écrire le réel. C’est-à-dire de donner un nom à ce qui n’a pas encore de nom : d’écrire le symptôme. Ce que nous appelons le cas a la même structure logique que le symptôme : avant qu’il soit nommé, il ne fonctionne pas comme tel. Car “le symptôme est de l’effet du Symbolique dans le Réel”. C’est pour cette raison que Freud dit qu’une analyse commence par la mise en forme des symptômes : il s’agit de les constituer en tant que tels, en tant que symptômes analytiques, comme effets sur le Réel d’une parole adressée à un Autre.
Pourquoi est-ce pertinent de travailler un verbatim alors que l’on ne connaît pas le patient en question ? Pourquoi est-ce pertinent de parler d’un patient à quelqu’un, par exemple à l’occasion d’un contrôle, alors que le contrôleur ne connaît pas le patient ? L’intérêt de ces questions réside dans le fait de se demander ce qui, de l’expérience de la pratique avec un patient, chute quand on parle de lui à un autre, et ce qui, de cette expérience, se conserve quand on parle de lui à un autre. Ce qui chute, c’est ce qu’on pourrait appeler l’expérience cruciale. C’est-à-dire, la réalité de la praxis avec le patient. Ça, on n’y a plus affaire : quand nous lisons un verbatim, nous ne sommes pas dans la salle de la présentation de malades, nous ne savons pas à quoi ressemble le patient, quelle est son intonation, l’atmosphère dans laquelle se passent les séances, etc. Mais, de parler du patient, une autre réalité se constitue, que l’on peut qualifier d’expérience mentale. C’est un fait très palpable que l’on retrouve dans beaucoup d’exposés : la réalité que propose l’exposé, c’est-à-dire la réalité du patient comme parlé par le praticien, ne recouvre jamais tout à fait la réalité des séances, du verbatim, ou de la présentation de malades. Il y a toujours une certaine béance qui se fait sentir. Cela étant, ces deux réalités peuvent se trouver nouées à des coordonnées réelles et symboliques similaires. Quand on parle d’un patient, c’est l’imaginaire de la cure qui saute. Au sens d’une forclusion. En revanche, le réel et le symbolique restent intacts. Mais, ils ne peuvent être entendus, lus, qu’à la condition de se trouver noués à nouveau. Le trait du cas, c’est ce qui va venir nouer une certaine réalité, celle énoncée dans l’exposé, aux coordonnées réelles et symboliques du patient, permettant alors de parcourir la structure. C’est le trait du cas qui refait le nœud. Le trait du cas, c’est l’écriture du nœud du cas. On ne peut parler de cas clinique qu’à la condition d’en arriver à une telle écriture. C’est en cela qu’il y a un écart entre construire un cas et écrire le cas. Ce qu’on qualifie à tort de construction de cas relève de la construction d’une réalité qui vient se substituer à la réalité de la cure perdue. Mais ce n’est pas à ce niveau-là de la structure que se situe ce que l’on appelle le cas. C’est une construction tout court, pas du cas. Le cas se situe au niveau de l’écrit. Un cas, ça s’écrit.
C’est en cela que l’exposé d’un trait du cas ne peut être de l’ordre d’une présentation du verbatim, ou d’un commentaire de texte, qui sont des modes d’exposé qui mettent en avant cette dimension fantasmée de construction de cas, à travers tout ce qui, du patient, peut se présenter comme reconnaissable, attrapable imaginairement. Ça n’a rien à voir avec l’écriture du trait du cas.
L’exercice du trait du cas
L’enjeu du premier tour est l’écriture du cas, à partir du verbatim, ceci pour la première fois. Comment peut-on en arriver à écrire le cas ?
Par un engagement personnel dans le verbatim. C’est-à-dire, que le verbatim devienne un objet qui interroge celui qui s’y met. Il s’agit de se laisser interroger par le texte, à défaut de combler chaque point d’interrogation par un savoir théorique plus ou moins maigre, qui s’avérera toujours impropre à nommer le réel en jeu. Il s’agit de s’engager avec son désir inconscient en ceci que, quelque part, nous sommes intéressés comme sujets par ce réel en jeu.
Ceci m’amène à constater qu’au sein de l’exercice du trait du cas se produit une expérience. Une expérience cruciale qui est de l’ordre d’une rencontre, et qui amène nécessairement le lecteur dans le brouillard. Cette expérience ne peut se produire qu’à condition que son sujet y soit inclus : avec son désir, et ses questions inconscientes. Le trait du cas, c’est la nomination de ce qui a fait symptôme chez le lecteur à partir de la lecture de l’entretien. Le statut de ce symptôme est équivalent au statut du transfert dans son acception lacanienne : il n’y a pas le transfert du patient et le contre-transfert du praticien, il y a le transfert tout court, effet de la rencontre. De la même façon, ce symptôme nommé chez le lecteur est solidaire du symptôme du patient en tant qu’il est l’effet symbolique d’une rencontre avec un réel. Leur articulation produit ce que j’appellerais le symptôme du cas. “Si le clinicien, si le médecin qui présente ne sait pas […] que d’une moitié du symptôme c’est lui qui a la charge, qu’il n’y a pas présentation de malade mais dialogue de deux personnes et que, sans cette seconde personne il n’y aurait pas de symptôme achevé et condamné. ”
C’est en cela que le protagoniste peut écrire le trait du cas : sa moitié de symptôme est la pièce manquante nécessaire à sa production. Je dirais que la moitié de symptôme du praticien relève de l’élévation d’un bout de Symbolique à la fonction de nom, qui seule peut nouer le Symbolique et le Réel.
Comment peut-on en arriver à nommer cette rencontre avec un réel ? Cette nomination ne peut advenir qu’à partir d’une tentative de saisie de ce qu’on aura entendu inconsciemment, sans le savoir, en naviguant le temps qu’il faut dans le brouillard de l’expérience.
C’est là que la fonction de la parole devient intéressante. Une parole adressée peut éventuellement permettre d’entendre ce qu’on ne savait pas qu’on avait entendu. D’où l’insistance de l’École à ce que le trait du cas soit un travail de groupe. Il s’agit, après avoir travaillé l’entretien de son côté, d’en parler avec d’autres, qu’il s’agisse des partenaires de travail ou des participants aux petits groupes, afin de produire des effets de relance et de permettre à l’inconscient de se faire entendre, de permettre à chaque lecture de se singulariser. De permettre au symptôme du lecteur de se former, de s’articuler peu à peu, en se dépouillant de tout ce qui aura été de l’ordre d’une connaissance ou d’une compréhension quant à la lecture de l’entretien. Il s’agit donc d’une prise de parole tentant de faire vibrer la singularité d’une lecture comme insue, visant la production d’un trait d’écrit. C’est autour de cet écrit, pure articulation du symbolique et du réel, que tous les éléments psychopathologiques imaginaires repérables dans le verbatim devront trouver leur juste place. Et non l’inverse. Car c’est à partir de la production du trait d’écrit que l’on commencera à pouvoir parler du cas, et que la lecture pourra devenir structurale.
Cette consécution nécessaire – le trait du cas, puis la psychopathologie, et non l’inverse – trouve sa logique dans le rapport que le cas entretient à la nosographie. Le cas ne vérifie jamais la nosographie : il la troue toujours. Le cas est une interprétation de sa structure, il ne peut en ceci jamais être qu’un cas à part. Cela étant, il ouvre à la possibilité d’une nosographie : il est le point à partir duquel une universalisation devient possible. Autrement dit, toute nosographie tourne autour de ses cas.
Le trait du cas, s’avère donc être la condition d’un passage possible de l’expérience de la pratique à sa théorisation. Il est le gond d’une transmission possible de la clinique à la communauté analytique. C’est ce que nous tentons d’opérer au cours des présentations des traits du cas à l’École, ou au cours des journées.
Si la transmission se fait, c’est-à-dire, si le trait du cas s’écrit, la communauté gagne un cas, que je qualifierais de cas en commun. Cela n’arrive pas souvent. La psychanalyse a quelques cas en commun (Dora, L’homme aux rats, L’homme aux loups, La jeune homosexuelle, etc…) qui permettent aux psychanalystes de discuter entre eux, et d’édifier leurs doctrines cliniques. Nous avons cette chance à l’Ecole de Sainte-Anne d’avoir la possibilité de produire des cas en commun, susceptibles de former de nouvelles entités nosographiques, et de préciser celles qui existent déjà. Monsieur Lesavant en est un exemple.
Ce travail d’écriture de cas demande une grande rigueur. Ça n’est pas un travail simple. Il se peut donc qu’il n’aboutisse pas au premier coup. Que ça ne passe pas, que ça ne soit pas écrit d’une façon suffisante pour qu’on puisse en arriver à la dimension du partageable. C’est généralement ce qu’il se passe. Le second tour devient ainsi un tour indispensable, en ceci qu’il opère dans une logique d’après-coup : il donne une autre portée à ce qui a été énoncé la première fois, va dans le sens d’une précision de ce qui avait été prélevé, d’une isolation du trait du cas, et est donc davantage propice à la production du trait d’écrit autour duquel la structure tourne. Le second tour a donc un enjeu de formalisation du cas, qui n’est rien d’autre que l’aboutissement de ce qu’on appelle l’exercice du trait du cas.