Présentation du livre de Marcel Czermak à Paris
( Marcel Czrmak, Passage à l’acte et acting out, Edition éres, Paris, 2019)
Je vous remercie tous pour votre accueil, et surtout Nicolas Dissez et Edouard Bertaud, de m’avoir invité à présenter l’édition italienne d’un texte si important et si riche d’enseignements, que celui de notre regretté maître Marcel Czermak.
Pourquoi traduire ce livre en Italie ?
Il faut dire que ce livre a connu une gestation très longue et que sa publication a rencontré de nombreuses difficultés. J’ai commencé à le traduire peu après la mort de Marcel Czermak et, probablement, ou presque certainement, ce fut l’hommage que j’ai voulu lui rendre. J’ai toujours éprouvé pour Marcel Czermak une admiration sans limites, accompagnée d’une sorte d’inhibition ou de révérence dues à son grand prestige, à son caractère parfois brusque et, de manière non négligeable, également à l’obstacle de la langue.
Je peux dire sans hésitation que ma formation s’est déroulée en France, toutefois, elle s’est faite à travers le refuge linguistique offert par le cabinet de mon analyste, Jorge Cacho, qui a joué d’une certaine manière le rôle de médiateur entre moi et la langue française. Une langue que j’ai toujours perçue comme un véritable obstacle. La langue comme Autre langue est ce qui nous exclut de l’Autre, ce qui nous fait percevoir plus clairement son étrangeté. Aujourd’hui encore, comme vous pouvez le constater, je ne le maîtrise pas, et cela me gêne toujours un peu. Alors, chacun de vous pourrait se demander à ce stade quel genre de traduction cet homme a bien pu faire ? Je vous répondrai que j’ai réalisé une traduction qui a été, avant tout, une tentative de connaissance pour moi-même. La traduction m’a permis d’étudier en profondeur le texte et les questions qu’il contient dans leur immense portée, et leur importance. Mais, en plus de cela, la traduction a été une véritable occasion de connaître la personne de Marcel Czermak. Dans la perspective de l’obstacle de la langue, ce livre a représenté pour moi un acte d’amour, c’est-à-dire ma tentative de rejoindre l’Autre par la voie de l’Altérité qui l’habite linguistiquement, à travers sa réécriture dans ma langue. En traduisant le texte, en effet, j’ai pu mieux le connaître en pénétrant dans les plis de sa parole et écriture et, sans craindre d’être mis à découvert. J’ai pu m’accorder le temps de comprendre sans devoir démontrer que j’avais compris immédiatement, j’ai pu finalement sourire de manière ouverte à ses traits d’esprit sans douter de ne pas les avoir parfaitement saisis. La traduction que j’en ai faite a donc été avant tout la traduction que j’ai faite pour moi-même, et seulement ensuite pour les autres. C’était ma manière de me sentir appartenir pleinement à ceux qui peuvent se dire ses élèves. C’est pourquoi votre invitation aujourd’hui m’honore au-delà de tout ce que j’aurais pu espérer pour la présentation de ce livre.
À ce propos, je dois vous révéler que cette opération a été fortement encouragée par Massimo Recalcati qui, me voyant dans une impasse due à la perte consécutive de tous ceux que j’ai reconnus comme étant mes maîtres, a favorisé cette réécriture de ma part. Outre cette grande sensibilité à mon égard, Massimo Recalcati est aussi un lecteur attentif de toute l’œuvre de Marcel Czermak et nourrit le désir le plus sincère de diffuser ses textes, afin que son œuvre soit connue en profondeur en Italie aussi. Il m’a d’ailleurs proposé d’autres traductions pour l’avenir.
L’obstacle de la langue… ce livre n’en parle-t-il pas précisément ? C’est lorsque la langue cède que nous sommes véritablement ! « Je pense où je ne suis pas, donc je suis où je ne pense pas » (J. Lacan, Ecrits, Ed. du Seuil, p 517) voilà ce que dit Lacan à ce propos. Dans sa critique de Descartes, faisant écho à son célèbre adage, il dit que nous sommes là où nous ne pensons pas et que nous ne sommes pas là où nous pensons. Nous sommes alors dans un acte qui, au moment même où il se réalise, est fermé au sens et réalise le désir du sujet, à lui-même inconnu. Nous sommes dans quelque chose qui nous précède toujours, de sorte que notre action à son égard pourra être celle d’un étonnement panique ou d’une reconstruction, si nous nous trouvons dans la condition d’un transfert.
L’obstacle de la langue doit alors être conçu comme un obstacle à la réalisation de l’être, obstacle défini par l’impossibilité intrinsèque du langage et obstacle défini par la limite offerte par la consistance réelle de la lettre.
Venons-en aux questions du livre. À mesure que je traduisais le livre, je me rendais de plus en plus compte d’une chose : de son actualité.
Comme nous le savons, le texte de ce livre est très daté, le séminaire dont il provient a plus de quarante ans. Marcel Czermak tenait ce séminaire à peine deux ou trois ans après la mort de Lacan. Alors, quel rapport y vois-je avec son être « actuel » ? Je crois qu’il est très actuel, tout d’abord parce que, à travers les thèmes qu’il traite, il nous met en rapport avec ce que nous pouvons désigner comme le sujet moderne. Il est sans aucun doute hors de discussion que les manifestations cliniques décrites dans le livre ne sont pas rares dans la clinique moderne, au contraire, elles sont de plus en plus fréquentes.
Combien d’entre vous, dans vos cabinets ou dans les institutions, se trouvent confrontés à une série d’actes symptomatiques ? Ces actes sont à l’ordre du jour, surtout lorsque nos patients sont des adolescents. Comme nous le savons, les occurrences cliniques auxquelles nous sommes confrontés sont le fruit du discours de l’Autre et, aujourd’hui, nous devons constater que le discours dans lequel nous sommes plongés non seulement favorise ces manifestations cliniques, mais va même jusqu’à les provoquer. C’est dans l’intention signifiante d’individu que se trouve la racine de tout le problème. Un discours qui est celui du capitalisme, un discours universitaire des technosciences, se propose aujourd’hui d’écarter toute présomption subjective de l’homme et de le reconnaître essentiellement dans son unité monadique/biologique d’individu. L’humain coïncide avec le biologique, et le biopouvoir exercé par le discours contemporain réside précisément dans son radicalisme réductionniste à une telle définition élémentaire de l’humain — et ce n’est pas un hasard si j’emploie le terme « élémentaire ». Il est clair que cette conception de l’homme, en excluant la dimension désirante, rend beaucoup plus difficile l’expression du sujet comme nous le connaissons. Cela conduit de fait le sujet dans l’étroite double impasse du passage à l’acte et de l’acting out. Pour comprendre la question, il convient toutefois de définir un peu mieux les choses, comme le fait l’auteur dans le livre.
Qui est donc le sujet ? L’une des contributions les plus importantes que Marcel Czermak a apportées à la psychanalyse est celle qui concerne la subjectivité en rapport avec le nom propre. Comme il le montre à travers d’innombrables exemples dans Patronymies (cf. M. Czermak, Patronymies, Ed. éres, 2012) le sujet ne peut faire l’économie de son inscription dans le champ de l’Autre, inscription qui advient originairement à travers l’identification du sujet à son propre nom. Si Lacan, à propos du sujet, peut dire qu’« un signifiant est ce qui représente un sujet pour un autre signifiant » (J. Lacan, Ecrits, Ed. du Seuil, p.835), c’est précisément parce qu’au départ le sujet s’est inscrit dans le champ de la parole à travers l’identification à son propre nom. Si cet événement inscrit de fait le sujet dans le champ du langage, cette première inscription, en faisant coïncider le sujet avec un signifiant sans signification, l’introduit d’emblée au problème de son savoir. Tout sujet qui veut se dire tel est en effet confronté à la question de savoir qui il est. Le sujet est donc quelqu’un qui s’interroge sur lui-même, précisément parce que son identification, en tant que sujet, est à un Nom, qui est aussi un signifiant sans signification. Son rêve est donc de se savoir, d’être tout entier dans son propre savoir, d’être Causa Sui. Cette occurrence fait que — et cela n’en est pas séparable — paradoxalement, le sujet, pour être tout entier en lui-même, se trouve dans la condition d’un savoir indicible. Un savoir dicible est en effet un savoir constitutionnellement manqué en raison des caractéristiques différentielles du langage. Autrement dit, être dans son propre savoir signifie être dans son propre acte, c’est-à-dire être dans une condition de non-communicabilité, ou encore être dans le monde hors scène. Cela signifie être dans une situation où S se symphyse à a, c’est-à-dire dans une situation où le sujet coïncide avec son propre objet. Pour revenir à la question initiale, il est clair que le sujet est ce qui se définit après-coup à travers son propre acte, mais il faut ajouter que, pour que cela soit possible, une condition préalable doit exister : à savoir que le sujet se présuppose lui-même, c’est-à-dire qu’il soit dans la croyance de l’existence d’une subjectivité, ou bien qu’il croie à son propre désir. Dans un discours où le sujet est récusé en tant que tel, où on le pense comme une unité biologique/élémentaire et non comme sujet désirant ou comme parlêtre, à quoi sommes-nous confrontés ? À aucune mise en question du sujet en terme de savoir, à son désir réduit au silence dans son acte, sans interrogation. Le sujet contemporain est toujours davantage quelqu’un qui veut coïncider avec sa propre définition d’individu et qui, pour que cela advienne, fuit toute interrogation sur lui-même ; c’est quelqu’un qui ne veut pas savoir, tout en prétendant être. C’est la raison pour laquelle le discours contemporain comme complaisance, accompagnant le rêve de l’homme d’être tout entier dans son propre savoir, non seulement voit augmenter les actes symptomatiques, mais les provoque lui-même. Le sujet contemporain se trouve ainsi dans une réitération symptomatique d’actes, parce que ces actes ne peuvent rien lui enseigner sur lui-même, dans la mesure où ils ne sont pas mis en tension avec un savoir déposé dans l’Autre et dont le sujet souffre de manquer. Nous sommes pour cette raison dans une répétition infinie.
À cet égard, l’acting-out nous apparaît comme une manifestation qui répond très bien aux besoins du sujet moderne, même s’il se conforme à une répétition qui n’atteint pas son achèvement.
En ce qui concerne l’acting-out, Marcel Czermak nous montre quelle est sa dynamique paradoxale. Dans l’acting-out, « le sujet sait bien ce qu’il fait, c’est pour se montrer à votre interprétation qu’il le fait », c’est ainsi que Lacan définit les choses dans le Séminaire X(cf. J. Lacan, L’angoisse, Ed. Seuil, 2004).
Que veut dire cette formule ? Elle signifie que le sujet semble montrer quelque chose de lui-même pour que l’Autre l’interprète, et c’est là que la chose devient intéressante ! Tout son comportement semble répondre précisément à une exigence contraire : dans l’acting-out, nous nous trouvons dans le champ de l’amour et, en même temps, dans le champ d’une revendication orgueilleuse de se passer de l’Autre. Le sujet semble dire : « je te donne à voir ce que je cherche auprès de toi, mais je ne veux pas que tu me le dises, parce que cela m’exposerait à la honte de ma demande frustrée ». Dans cette perspective, l’acting-out s’adresse à l’Autre parce qu’il se montre pour être interprété, mais il semble ininterprétable. Ce que fait le sujet consiste effectivement à se montrer sous une forme non castrée, où le non de cette formule assume toute la valeur que nous attribuons à la négation. C’est en effet précisément parce qu’il se montre non castrée à un Autre qui, lui, l’est effectivement. Autrement dit, c’est au moment où il dépose dans l’Autre la ratification de sa non-castration que ce sujet se révèle castré. Cela uniquement du fait qu’il attribue à l’Autre le pouvoir de lui ratifier sa non-castration. Dans le livre, Marcel Czermak nous le montre dans de nombreux exemples, comme celui, lacanien, de « l’homme aux cervelles fraîches », ou, freudien, de la « jeune homosexuelle », ou encore dans son cas de l’ouvrier accusé, innocemment (ou coupablement), d’exhibitionnisme dans un restaurant (cf. M. Czermak, Patronymies, Ed. éres, 2012). Dans tous ces cas, prévaut, selon la lecture qu’en fait Marcel Czermak, le fait que tous ces sujets montrent, derrière la façade phallique, l’objet a, la livre de chair ; autrement dit, qu’ils se montrent comme non castrés, déposant en cela, en acte, leur désir le plus intime. Il s’agit, comme cela est relevé à plusieurs reprises dans le livre, d’un transfert sauvage, où le terme sauvage indique une prétention qui est celle d’être, sans vouloir en rien savoir. J’estime que cette question est au plus haut point représenté dans notre époque, bien que certains acting-out puissent se situer à un niveau encore plus primordial que ce qu’on peut considérer à juste titre comme une récusation du savoir de l’Autre, comme j’ai tenté de le montrer. Il suffit de penser, par exemple, à la revendication autarcique radicale de l’anorexique ou à l’inhibition comme désir de ne pas désirer en acte, que l’on retrouve, par exemple, chez ceux que l’on définit par le terme japonais Hikikomori.
Encore quelques mots, à ce point, sur le passage à l’acte. Le passage à l’acte est défini dans le livre comme une forçage du réel, au moment où le sujet n’a aucune possibilité de revenir sur une scène autrement que de cette manière. Le passage à l’acte — à la différence de l’acting-out qui est une mise en sourdine du fantasme bien qu’il demeure opérant — est ce qui se produit lorsque le fantasme se rompt, c’est-à-dire lorsque le sujet se trouve dans l’impossibilité d’être en rapport avec son propre désir dans une forme dialectique. L’ouvrage évoque la notion de point d’acte, précisément en lien avec cette question. Autrement dit, le point d’acte représente le moment précis où une question du sujet, parce qu’elle est forclose ou impossible à exprimer pour une raison quelconque, ne peut l’être que dans le réel de l’acte. Marcel Czermak montre à travers de nombreux exemples cliniques comment le mathème du fantasme, dans le passage à l’acte, se trouve décomposé dans ses éléments sous l’angle du réel hors symbolique, de sorte que le sujet se fait objet a pour recomposer le fantasme dans le réel. La chose est évidemment beaucoup plus manifeste dans le cas de la psychose, en raison de la carence du rapport au signifiant chez le psychotique. Dans ce cas, le point où le désir pourrait être sollicité est déstabilisé. Lorsqu’il s’agit de mettre en mouvement le désir, on passe à l’acte. D’une certaine manière, l’acte porte en lui un désir non exprimé à travers le symbolique. Ces éventualités peuvent certainement être déclenchées par le travail psychanalytique avec un psychotique. Il est en effet vrai que le transfert avec le psychotique assume d’une certaine façon, toujours un aspect sauvage ; c’est-à-dire non interprétable autrement qu’en acte. Déterminés par le transfert, des actes qui enferment comme tels le désir du sujet surviennent fréquemment. L’acte peut, dans un certain sens, être l’unique manière selon laquelle, pour la première fois, un désir jusque-là inconnu peut se mettre en évidence. On comprend bien que cette éventualité place le clinicien devant un problème éthique de grande importance. Faut-il interpréter au risque de précipiter le sujet dans un acte potentiellement dangereux, ou vaut-il mieux s’abstenir, au risque de l’installer dans une immobilité perpétuelle, stérile pour sa cure ? Marcel Czermak a sans aucun doute fait partie des premiers, c’est-à-dire de ceux qui n’ont pas reculé devant ce danger, en en assumant toute la responsabilité. Non pas qu’il ait été téméraire, il savait bien ce qu’il faisait lorsqu’il se trouvait face à un psychotique. Du reste, qui savait mieux que lui ? Marcel Czermak a donc répondu à ce problème éthique en assumant le risque et la responsabilité de son action, ce qui est, du reste, la seule manière d’être de véritables psychanalystes et/ou psychiatres. Il a répondu à un problème éthique à travers sa propre éthique qui, dans le cas de la psychose, consiste à croire au sujet, à en faire la présomption. Peut-être que la cure se résume à cela.
Lors de certaines rencontres que nous avons organisées à Naples autour du texte, nous nous sommes longuement arrêtés sur une question relative à la reconstruction du sens du cas. Dans le livre, de nombreux cas cliniques sont lus par l’auteur au moyen d’une reconstruction dans un sens œdipien et pourtant dans une clé névrotique. Dans certains, le forçage opéré par le psychanalyste est évident. Cela nous apparaissait particulièrement manifeste pour un cas où une hallucination négative avait déterminé l’acte suicidaire du patient. Selon la définition même de Marcel Czermak dans Patronymies (cf. M. Czermak, Patronymies, Ed. éres, 2012), l’hallucination négative coïncide avec une voix sans paroles, autrement dit quelque chose qui échappe à l’ordre du sens. C’est donc l’Autre qui, à partir de l’acte et de la logique dans laquelle il se trouve, reconstruit pour le patient la vérité de son désir à partir de son acte. Toutefois, un type de reconstruction comme celui-ci peut très bien représenter un abus, au sens où il peut ne pas représenter la vérité de ce qui advient, ou, du moins, c’est une explication asservie a la réalité névrotique. Il s’agit en quelque sorte d’une méprise, avec toutes les connotations signifiantes que nous pouvons lui attribuer. Effectivement, c’est bien dans l’ordre d’un mé-prendre qu’il s’agit ici d’opérer. Si bien que l’essentiel de la question n’est plus de savoir si la reconstruction répond à la vérité ( à partir du cas de Kris nous savons bien quelle sont les conséquences d’une interprétation opérée par une vérité historique des évènements!), mais plutôt qu’elle réponde à une exigence de sens, non seulement pour le clinicien, mais surtout pour le sujet. Il s’agit d’une manière d’opérer qui permet effectivement au sujet, en en faisant la présomption d’existence, de trouver sa place sur la scène du monde et de pouvoir exister comme tel. Cela pour dire le grand exemple que représente pour nous — psychiatres ou psychanalystes à une époque qui nous pousse toujours davantage vers la déshumanisation de l’individu — une pratique imprégnée d’une certaine éthique visant à assurer un lieu d’existence à celui (surtout psychotique) qui s’adresse à nous.
À cet égard, ce dernier aspect revêt une importance décisive dans la direction de la cure, puisqu’il constitue l’unique moyen de conjurer — même chez le névrosé — les manifestations en acte que j’essaie d’effleurer dans mon intervention à partir du livre.
Comme Marcel Czermak le rappelle, il existe pour chaque sujet une continuité moebienne entre désir et angoisse. L’un présuppose l’autre dans une continuité mutuellement exclusive. Au désir succède l’angoisse, et à l’angoisse peut succéder le désir. Au moment où le sujet rencontre un empêchement de la parole, de sorte qu’il se trouve dans l’impossibilité d’exprimer son désir et de prendre ainsi une place, à travers lui, sur la scène de sa propre vie, c’est-à-dire quand il est exilé de la parole, il se trouve dans la condition de l’acte symptomatique. Ainsi, ou bien il exprime son désir à travers un acting out, ou bien il affronte l’angoisse de sa propre disparition subjective à travers un acte qui en soustrayant l’objet, le replace sur la scène. Les deux modalités se situent exactement aux lieux de la bande où nous plaçons respectivement le désir et l’angoisse, et elles en parcourent la continuité. C’est pourquoi on comprend bien que toute exclusion du sujet du champ de la parole peut le précipiter dans l’une des deux formes d’acte symptomatique et que, si le sujet se trouve dans la grave condition de ne pouvoir faire appel à l’Autre, il se trouvera, à travers un passage à l’acte, à « forcer le réel » pour pouvoir rétablir (même dramatiquement) sa propre place subjective. Au début du quatrième chapitre, Marcel Czermark introduit un passage d’apparence hermétique. Il établit un lien entre l’action du psychanalyste et le silence face au traumatisme de la mort. Le sens de sa pensée n’apparaît qu’après qu’il ait précisé que la catastrophe réside précisément dans le silence, dans l’impossibilité de parler. L’action du psychanalyste, qui, selon lui, doit également revêtir une portée politique et sociale, constitue précisément l’unique recours pour un individu, ou une société, confronté à la catastrophe du silence. C’est pourquoi, aujourd’hui plus que jamais, nous analystes, sommes appelés à un acte politique. Voilà pourquoi s’impose à nous d’occuper le lieu auquel la parole puisse s’adresser et à travers lequel elle puisse prendre sens pour le sujet. Le livre, mais plus encore l’enseignement de Marcel Czermak, surtout dans le champ des psychoses, ne cesse de nous rappeler cet engagement éthique qui est le nôtre.