Automatisme Mental Fregoli manie mélancolie objet a PMD psychanalyse psychiatrie psychose Psychose Maniaco-Depressive trouble de l'humeur

Par Dominique Delage et Gaspard Bizeau

Trait du cas présenté le 8 avril 2015, Autour d’un syndrome de Cotard. (Archive du Dr M. Czermak)

Dominique Delage :   Mme L. ou Mme Cotard suite. Juste quelques mots avant de passer la parole à Gaspard Bizeau. Les 2 premiers entretiens de l’archive qui nous a été confiée ont lieu le 25 mai 1982, soit 2 jours après l’entretien traité l’an passé que nous vous avions présenté Maïmouna Touré, Michel Ustaze et moi-même et que Maïmouna a exposé aux journées d’octobre. C’est l’ensemble de ce dialogue avec cette patiente qui est au cœur de l’article de M. Czermak sur La signification psychanalytique du syndrome de Cotard.

Nous y revenons donc, avec la crainte de vous lasser, mais outre que cela permet à de jeunes collègues de découvrir la richesse de ces documents de la clinique, nous le faisons il nous semble, dans l’esprit qui prévaut à Sainte-Anne avec la nécessité de cette répétition et de ces reprises, face à des phénomènes si déroutants. Nous savons que c’est à ce prix de la répétition que nous finissons dans les bons cas par attraper quelque nouvel éclairage, quelques nouvelles surprises et (re)découvertes, au milieu des redites. C’est déjà une façon de parler de la perte de la vision mentale, c’est à dire de ce que nous ne voyons pas ou plus, que nous oublions à mesure et qu’il faut sans cesse remettre sur le métier … M. Czermak affirme la possibilité du Cotard dans toutes les psychoses, c’est ce que rappelle M. Darmon à propos d’Artaud, et on se souvient en effet de l’hypocondrie de Schreber, décrivant ces moments où il n’a plus d’estomac et où les aliments lui arrivent directement dans les cuisses etc… La différence entre le délire de négations du président Schreber et celui qui surgit dans l’évolution d’une mélancolie, tient au caractère projectif et persécutif : Schreber dit qu’on lui miraculait les organes et que sa mort avait été annoncé par voie de presse. Et des dizaines de pages d’Artaud font le récit de son hypocondrie délirante. Il nous suffit de le lire avec le dernier numéro de La Célibataire.

Quelques fils retenus pour ce Trait du Cas, et que j’essaierai d’insérer dans le propos de Gaspard :

L’Automatisme Mental (peut-on en repérer la trace?) et le syndrome d’illusion des sosies. Avec la question de ces allers/retours entre phases persécutives paranoïaques et mélancolie. Les entretiens que nous sommes chargés de présenter permettent de faire un pont avec les prochaines journées, puisque grâce à Gaspard, nous nous sommes aperçus que plusieurs passages de l’archive permettent de poser la question d’un Automatisme Mental inaugural chez cette patiente.

Un retour sur L’anesthésie affective et la perte de la vision mentale, en repassant par Freud.

La question des identifications, plus précisément de l’identification au cadavre (avec un appui sur le dernier chapitre de Freud de son article L’inconscient : Identification de l’inconscient).

Ce que j’aurais aimé pouvoir développer : la question du transfert (« Le goût de la parole », l’expression est de M. Czermak dans un des entretiens : « Est-ce que le goût de la parole vous revient ? »). Avec cette interrogation incluse : peut-on parler d’aggravation au fil des entretiens ?

Une dimension enfin à laquelle je tiens, mais je ne sais pas si nous aurons le temps, est celle de l’apport qui me semble majeur du syndrome de Cotard à la lecture de certains phénomènes collectifs.

Pour commencer, il m’a semblé utile de très rapidement rappeler les points dégagés par N. Dissez autour des journées d’octobre, il a proposé de spécifier les trois registres RSI pour la psychose maniaco-dépressive, autour de 3 grands traits :

  1. Abolition des oppositions signifiantes majeures et fondatrices de la subjectivité : vie/mort, grand/petit, oui/non, veille/sommeil, rêve/réalité …
  1. Disparition du registre de la représentation, au-delà même de la spécificité isolée par Cotard de la perte de la vision mentale.
  2. Et enfin venue au premier plan de la dimension de l’objet a.

Je passe la parole à mon collègue.

Gaspard Bizeau : Je voudrais commencer par une description du contenu de l’archive qui nous a été confié. Cette archive est la n°8. Elle contient 5 entretiens effectués par le Dr Czermak et 2 entretiens effectués par le Dr Tyszler. Plus précisément nous supposons que le Dr Tyszler a accompli ces deux entretiens bien qu’il ne soit pas retranscrit dans leur intégralité. Ils comportent tous les deux des commentaires du Dr Tyszler mais aussi quelques paroles de la patiente retranscrites. Dans l’ordre chronologique, les 4 premiers entretiens ont été effectué par le Dr Czermak soit :

  • le premier qui est daté du 25/05/82,
  • le deuxième qui n’est pas daté dans l’archive,
  • le troisième qui est daté également du 25/05/82,
  • le quatrième qui date du 26/05/82,
  • le cinquième entretien donc qui, comme on peut le penser, a été effectué par le Dr Tyszler, date du 28/05/1982,
  • le sixième entretien, que l’on peut penser partiellement retranscrit, est donc réalisé par le Dr Czermak et daté du 1/06/82,
  • et enfin le 7ème entretien qui date du 7/06/82 et qui a été réalisé par le Dr Tyszler.

Soit, si l’on reprend, les 1er, 2ème, 3ème, 4ème et 6ème entretiens ont été réalisés par le Dr Czermak et les 5ème et 7ème entretiens ont été effectués par le Dr Tyszler. J’espère que cela paraît clair pour vous au niveau de cette présentation du contenu de l’archive.

En ce qui concerne notre travail, nous avons travaillé sur l’archive en entier. Pour ma part, j’ai commencé à travailler les entretiens dans la succession de leur déroulement dans le temps… l’un après l’autre… et je me suis retrouvé dans un certain embarras dont je me suis aperçu de son existence dans l’après coup. Je m’explique. Lors de mon premier travail, j’ai remarqué des similitudes entre ces entretiens. J’ai dégagé ce qu’il me semble être des traits communs de la clinique de cette patiente mais je n’arrivai pas à écrire quelque chose qui mettrait en lien ces traits, voir un même trait que l’on retrouve à des moments distincts de ces différents entretiens. Quand on s’est réuni en petit groupe afin de préparer ce cas, je ne sais pas si l’on m’a posé la question ou si ce questionnement m’est venu, en tout cas quelque chose m’a été renvoyé et ce qui s’est imposé à moi, c’est que je m’accrochais, malgré moi, à vouloir écrire ce trait du cas en prenant chaque entretien séparément bien que je voulais lier les différents traits qui apparaissaient dans chacun d’eux. Comment-se fait-il que je me sois retrouvé dans cette situation, enfermé dans ce paradoxe ? Comment se fait-il que je voulais lier ces traits et qu’en même temps je m’accrochais au déroulement dans le temps de ces entretiens? Je n’arrivais pas à articuler une pensée qui se déroulerait dans le temps… et ce n’était peut-être pas sans rapport avec cette difficulté de la patiente, à historiciser, à dérouler dans le temps quelque chose d’une succession signifiante. Je vais vous lire un extrait qui me paraît étayer cette idée, notamment lors du premier entretien, le plus long, ou le Dr Czermak demande à la patiente de lui expliquer le développement de ses troubles depuis leur apparition. Par ailleurs, la patiente initie l’entretien :

Mme L : ça ne s’arrange pas, Docteur…

Dr C : Comment ?

Mme L : ça ne s’arrange pas, j’ai la tête vide, c’est incroyable, je n’ai plus d’idée du tout… Je ne peux plus penser à quoi que ce soit… Je ne sais pas comment expliquer autrement.

Dr C : Parlez un peu plus fort… Vous aviez essayé de m’expliquer comment tout ça avait évolué depuis le début, mais il faut bien dire que, vous m’en avez parlé de façon un peu sommaire… Je voudrais…

Mme L : Oui, mais je n’arrive plus à rassembler mes idées.

Dr C : Vous allez néanmoins en faire l’effort, essayez de m’expliquer plus précisément comment se sont développé vos troubles à partir du moment où ils ont démarré.

Mme L : C’est arrivé d’un coup comme ça… Là, j’étais sortie de X, de l’hôpital de X, et j’avais l’impression que ça allait bien, je pouvais me conduire normalement, je travaillais, j’avais repris goût à des tas de choses et puis… à un moment donné, il y a eu comme une sorte de cassure, quand même, c’est-à-dire que j’ai commencé à moins m’intéresser aux choses, et j’en suis arrivée à ce stade où j’ai eu des tas de problèmes, je n’étais plus capable de m’en occuper. C’est pour ça que je suis rentrée ici, ça commençait déjà, et puis ça s’est aggravé d’un coup comme ça.

Dr C : Vous étiez hospitalisée cette dernière fois, quand ?

Mme L : À l’hôpital de Y, je suis restée 8 ans, je crois, je ne me rappelle plus exactement.

Dr C : Vous êtes restée 8 ans à l’hôpital de Y ?

Mme L : J’ai rechuté à l’hôpital plusieurs fois… jamais…

Dr C : Vous étiez à l’hôpital de Y, dans le service de qui ?

Mme L : Du Dr J.

Dr C : Vous y étiez de quelle année à quelle année ?

Mme L : Je sais même plus quand est-ce que je suis sortie exactement, je n’arrive plus à m’en souvenir…

Dr C : Vous devriez quand même pouvoir me dater ça…

Mme L : ça doit faire à peu près presque deux ans, je crois, à peu près quoi…

Dr C : Qu’est-ce qui a motivé que vous restiez 8 ans là-bas ?

Mme L : Parce que je n’étais pas bien du tout, Docteur…

Dr C : Ben dîtes-moi…

Mme L : … Je n’arrivais pas à me remettre, et… euh… petit à petit, je suis arrivée à me remettre un petit peu, et puis j’ai  rechuté, plusieurs fois de suite à l’hôpital, je me suis retrouvée avec plein de troubles de nouveau.

 

La dimension que je voudrais mettre en évidence dans cet extrait, c’est la dimension de l’a-temporalité. En effet, l’absence de marqueur temporel montre la difficulté de la patiente à signifier, à retracer quelque chose de son histoire dans le temps. Le Dr Czermak, c’est une hypothèse, il me semble, lui pose des questions et tente de lui procurer un appui dans cette entreprise. En effet, elle souligne l’amélioration de son état qui lui a sûrement valu la sortie de sa précédente hospitalisation, je cite : « j’avais l’impression que ça allait bien, je pouvais me conduire normalement, je travaillais, j’avais repris goût à des tas de choses ». Nous pouvons aussi relever dans cet extrait que Mme L parle d’une « cassure » et dit que « ça s’est aggravé d’un coup comme ça », comme un point de départ avec une accélération du développement des troubles mais sans possibilité de le situer dans le temps pour autant. L’absence de la temporalité de l’historicisation soit l’absence de concaténation signifiante s’illustre à travers les divers entretiens de cette archive. Plus spécifiquement pour cet extrait, je crois que nous pouvons aussi interroger, de façon contingente au développement des effets de la pathologie, le délitement de cette temporalité, en rapport avec la temporalité de l’hôpital. Mme L y est resté 8 ans si l’on en croit ce qu’elle en dit…

Poursuivons maintenant dans l’avancé de cet entretien jusqu’au moment où le Dr Czermak interroge la patiente plus précisément sur les troubles qui l’ont amené à être hospitalisé précédemment, durant ces 8 ans. Soit :

 

Mme L : J’étais de nouveau avec des… tas d’idées folles en tête, je me rappelle plus exactement, je suis entrée toute seule parce que je me (mot effacé) compte que ça n’allait pas, que ça ça recommençait, que c’(mot effacé) la rechute…

Dr C : Oui mais ce sur quoi porte ma question c’est la nature des troubles que vous aviez. Quand vous dîtes que vous vous sentiez mal, que ça n’allait pas, qu’est-ce qui s’est passé au juste qui a motivé cette hospitalisation à Y.

Mme L : Ben c’est ça, je me rendais compte que plus rien n’était normal chez moi, euh je suis… A chaque fois que ça m’est arrivé ça, je j’étais persécutée, j’imaginais que tous les gens me voulaient du mal… et puis euh… ça entraîne des tas d’autres troubles, c’est-à-dire que je ne suis plus capable de me conduire toute seule… Une fois, j’ai j’essayais, en me disant que ça allait passer, j’avais été obligée une fois de demander au commissariat de Police qu’on me raccompagne chez moi parce que je n’étais plus capable de rentrer chez moi… Je je n’arrive pas à m’expliquer exactement…

Dr C : Tout cela a commencé quand vous aviez 30 ans ?

Mme L : Oh oui, Docteur.

Dr C : ça a commencé dans quelles circonstances ?

Mme L : C’est pareil toujours Docteur, j’ai eu des tas d’idées folles en tête, d’un coup comme ça…

Dr C : Vous pouvez me dire lesquelles…

Mme L : Ben je me rappelle plus très bien, je vous dis Docteur, j’imaginais que j’étais en rapport avec des êtres plus évolués que moi, mentalement, qui faisaient de moi ce qu’ils voulaient, plein d’idées dont je me rappelles plus exactement maintenant, j’étais complètement persécutée… euh l’impression d’avoir été transportée sur une autre planète, de n’être plus sur Terre.

Dans cet extrait, il me semble que la patiente nous apprend que sa décompensation précédente s’est accompagnée d’un délire de persécution. Elle souligne un moment de désorientation temporo-spatiale ou elle demande au commissariat le chemin de chez elle ce qui traduit aussi une certaine ressource à ce moment de sa part. Dans ce cas de figure, peut-on parler d’un grand Autre police ? Par la suite, elle nous décrit un moment de déréalisation, l’impression d’être sur une autre planète, de ne plus être sur terre, qui m’apparaît traduire l’avènement d’un (petit ? grand ?) automatisme mental aussi par cette idée d’influence : « j’imaginais que j’étais en rapport avec des êtres plus évolués que moi, mentalement, qui faisaient de moi ce qu’ils voulaient ». A ce sujet, je voudrais citer les propos du Dr Czermak contenu dans son texte « la signification psychanalytique du syndrome de Cotard » dans son ouvrage Passion de l’objet, qui, à propos de la patiente écrit : « s’étant exclue comme objet a, elle voit le monde comme une extériorité qui vient se constituer, et l’évidage des significations donne à la langue un aspect de langue différent, voir d’autre monde. Alors peut s’installer l’idée d’une substitution des personnes, qui ne sont plus ce qu’elles paraissent, qui ont l’aspect de personne mais qui n’en sont pas, et tout un cortège de manifestations xénopathiques » (p.214). Elle est réduit à l’objet a, à la merci « d’êtres plus évolués », d’Autres tous puissants et pour paraphraser la patiente qui ont fait d’elles ce qu’ils voulaient.

Par la suite, la patiente amènera d’autres éléments sur la nature de ces troubles antérieurs. Je poursuis la citation de Mme L :

 

Mme L : J’étais allée une fois chez mon frère, je disais que mon frère ça n’est pas mon frère, c’est quelqu’un qui lui ressemble, qu’on a remplacé, ça n’est pas mon frère, ça n’était plus ma famille, je me sentais étrangère partout euh… Et en même temps que je rendais compte que ça n’était pas normal, c’est pour ça que je suis allée à l’hôpital pour me faire soigner.

 

On remarquera encore une fois la conscience de la patiente de son état : « ce n’était pas normal » et qu’elle ait pu s’adresser à l’hôpital (ce n’est pas toujours le cas en psychiatrie…). Aussi, dans cet extrait, il est intéressant de noter cette disjonction du nom propre et de l’image allant dans le sens, peut-être peut-on le supposer, du développement d’un syndrome d’illusion des sosies. Le sentiment d’étrangeté l’accompagnant traduit certainement une angoisse, si l’on en croit Freud, l’étrangeté coïncidant « tout bonnement avec ce qui suscite l’angoisse en général » (cf l’inquiétante étrangeté, in l’inquiétante étrangeté et autres essais, p.213-214).

Plus précisément, au sujet du frère, s’agit-il d’une reduplication, d’une substitution ? Je ne pense pas que l’on ait assez d’éléments pour y répondre.

Dominique Delage: L’hypothèse donc d’un syndrome d’illusion des sosies, nous a semblé peut-être ne pas avoir été relevé jusque-là, dans les autres entretiens, il apparaît dans celui-ci, le premier de notre archive. Elle évoque un phénomène qui semble avoir été plutôt inaugural dans la mesure où elle le mentionne alors que le praticien insiste pour savoir « comment tout cela a commencé ? ».

Il n’est pas abusif il me semble de parler ici du repérage d’une forme d’émancipation de la pensée, qui passe projectivement sous commande extérieure, puis évoluera vers une cotardisation où la plainte est celle d’une disparition de la pensée, dans son décrochage d’avec le regard éteint.

On retrouve ici ce mixte dont parle Capgras (ce sont des éléments repris et développés par S. Thibierge), ce mixte entre sentiment de familiarité et sentiment d’étrangeté, Unheimlich. Avec la décomposition de l’image spéculaire, désagrégation, désintégration de i(a), que relève aussi J. Cacho à propos de la patiente d’Esquirol dont je parlerai plus loin. Le dévoilement de l’objet venant au premier plan est dit par la patiente avec les mêmes mots qui reviennent sans cesse : « abominable, atroce, étrangère partout, épouvantable, espèce d’objet, canard sans tête, cochon, hurlements de bête, idiote, avec les irrécupérables, les débiles les gâteux… » La crainte mentionnée dans les entretiens précédents de devenir selon l’expression « bête comme un cochon » devient ici « je mange comme un cochon ».   Il y a l’horreur dit J. Cacho, (on pourrait dire l’effroi) étroitement liée à l’angoisse et à l’inquiétante étrangeté, unissant ainsi les trois affects liés à l’émergence de l’objet réel. « Du réel sans aucune médiation possible, du réel dernier devant quoi tous les mots s’arrêtent » dit Lacan dans le séminaire sur Le Moi.

Ce sont sur ces quelques éléments que nous nous sommes appuyés pour poser l’hypothèse d’un Automatisme Mental, avec cette observation du Dr Tyszler :

 

Le 28-5-1982

Transformation des visages : n’a pas reconnu le visage du Dr Melman. Phénomène de répétition de la pensée : « je me répète ce que je dois dire, quand je ne suis pas malade ». « C’est de l’extérieur que mes pensées arrivent puisque je ne les sens pas en moi ».

Comment entendez-vous ces formules ? La transformation des visages évoque de façon ténue un processus de méconnaissance systématique ? Un phénomène de fausse reconnaissance ? Que dire de ce Phénomène de répétition de la pensée : « je me répète ce que je dois dire, quand je ne suis pas malade » ? L’entendez-vous comme la formulation d’un écho de la pensée ? Enfin, quelle est cette forme de xénopathie : « C’est de l’extérieur que mes pensées arrivent puisque je ne les sens pas en moi ». ? Quelle est cette forme de déduction logique ? Ce qui est abolie à l’intérieur fait retour du dehors quand il est encore possible de distinguer un intérieur et un extérieur ?

J’ai été saisie par la qualité et la précision de l’article de Lanteri-Laura et Daumézon sur La signification sémiologique de l’automatisme mental de Clérambault, que je ne connaissais pas. Texte de 1961, qui n’est pas pour rien je crois, dans l’inflexion qu’a pris notre lecture du cas.

Un seul extrait peut suffire à faire entendre l’intérêt de leur travail, celui-ci par exemple où ils exposent les axes de leur recherche :

« Nous aurons enfin à saisir ce que signifient ce fait bien particulier que l’automatisme mental est une altération de la totalité du langage et qu’il se donne comme une aliénation du discours du sujet sauve de toute influence extérieure ; c’est là un de ses aspects les plus originaux et nous ne pouvons retenir comme conception psychopathologique que celle qui nous expliquera ce que veut dire cette atteinte singulière du langage, où le discours du sujet devient tout seul la dérision de lui-même. »

Ceci vient après qu’ils se soient demandés si l’automatisme mental pouvait être considéré comme une réaction de défense, c’est à dire, je les cite, comme une manière dont, à un certain prix, le sujet se met à l’abri d’une certaine forme, au moins partielle, d’anéantissement. Je cite : Nous ne devons pourtant ni nous payer de mots, ni oublier que, dans une psychopathologie facile, n’importe quoi se trouve qualifié de réaction de défense contre l’angoisse. Ils revendiquent leur lutte contre une psychopathologie et une psychanalyse trop imprécises ! « Nous devrons dire contre quoi s’exercent ces défenses, en indiquant ce à l’abri de quoi elles mettent le sujet. » Peut-être pourrions-nous dire que ces défenses peuvent se présenter à l’occasion comme élégantes solutions qui mettent à l’abri du risque de cotardisation et de catatonie.

Pour revenir plus spécifiquement sur la dimension du syndrome d’illusion des sosies :

Disons que ce que le travail de Nicolas Dissez a pu présenter comme solution élégante d’une psychose, quand, pour reprendre son exemple, un syndrome d’illusion des jumeaux peut venir tempérer et différer une passion érotomaniaque, ça se présente ici enchâssé dans un délire persécutif et un vécu d’étrangeté au monde. Comment pouvons articuler les questions de la perte de la vision mentale et du syndrome d’illusion des sosies ? Si avec la perte de la vision mentale, nous avons affaire à l’abolition du champ de la représentation, se déduisant de la perte de la concaténation de la chaîne signifiante, nous pouvons concevoir que face à la perte de sens, un syndrome d’illusion des sosies peut venir faire office de restitution ou de préservation d’une ébauche de sens, d’une amorce de substitution : « mon frère a été remplacé », la reconnaissance est maintenue même sur fond d’être niée. Il y a ce mixte dont parlait Capgras et auquel Freud donnera toute son extension, entre sentiment de familiarité et sentiment d’étrangeté.

Lanteri-Laura et Daumézon relèvent que Clérambault décrit parmi les processus épisodiques, ces « impressions irrésistibles de ressemblances, de fausses reconnaissances, d’étrangeté de personnes et des choses, où le patient perd la maîtrise de ses impressions. Notant que Clérambault énumère ensuite les processus négatifs, faits d’un certain nombre d’avatars qui perturbent la pensée par des accidents déficitaires : disparition de pensées, oublis, arrêt de la pensée, vide de la pensée, perplexité, attente et enfin aprosexie (incapacité à maintenir son attention). Il envisage enfin les processus mixtes : substitution de pensées (où une pensée remplace perpétuellement la pensée en cours), passage d’une pensée invisible, c’est étonnant ça tout de même : le passage d’une pensée invisible ! Où le patient espère qu’une pensée va se préciser, alors qu’elle disparaît avant de devenir claire et distincte. (Ensuite ils en viennent à l’examen de l’écho de la pensée, présenté comme transition entre petit et grand automatisme mental).

Dans d’autres conjonctures, ces phénomènes répertoriés peuvent se présenter comme facteurs aggravant. Je pense à ce jeune patient qui dit lui-même qu’il se sent stabilisé après deux longs épisodes délirants qui ont entraîné des passages à l’acte médico-légaux qui lui valent plusieurs procès. Il se dit tranquillisé maintenant qu’il a un suivi où il peut parler de ce qui lui arrive. Cependant cette tranquillité est toute relative dit-il aussi, parce qu’il a le souvenir très net qu’au plus fort du délire, quand il a essayé à quelques reprises de venir parler tantôt à l’hôpital tantôt au commissariat, il n’y avait plus que des sosies partout, médecins, policiers, psychologues, tous ceux qui auraient pu être des interlocuteurs pour lui, se trouvaient remplacés par des comédiens, et relançaient la persécution par le monde des médias et de la culture. Il n’y a alors plus d’adresse possible et lui-même devient persécuté-persécuteur.

D’où l’importance cruciale de s’intéresser à ces phénomènes cliniques, puisque de toute façon, eux s’intéressent à nous. Nous pourrions fournir des exemples de l’inconvénient de négliger la marche d’une hypocondrie délirante qui se termine à coup de fusil à la CPAM. Ou encore quand la bipolarité comme grille unique rate l’aggravation d’une mélancolie mortelle…

« Mal nommer les choses ajoute au malheur du monde » disait Camus qui n’était pourtant pas psychanalyste.

Gaspard Bizeau : Je poursuis la lecture de l’entretien :

Dr C : Là par exemple, maintenant, vous avez cette impression…

Mme L : Pas du tout, je n’ai plus du tout d’idée, je ne pense à rien, je peux penser à rien, je n’ai pas d’idée, c’est ça qui est affreux.

A la suite de la proposition du Dr Czermak d’établir une comparaison entre ses précédents troubles et ceux contemporains de l’entretien, la patiente souligne une nette différence. Ce qui est mis en avant, dans la manifestation de ses troubles au moment de cet entretien, c’est un vide, une absence d’idée, c’est la perte de la vision mentale au sens que Cotard à partir d’un patient, définit comme, je cite : « l’impossibilité de se représenter mentalement des villes, les monuments, les paysages les objets qui lui étaient familier », soit la perte de pouvoir voir mentalement les objets absents et Marcel Czermak ajoutant, en ce qui concerne la perte de la vision mentale, dans le texte que j’ai précédemment cité, l’impossibilité de voir aussi les objets présents (p.203). Toujours à propos de cette perte de la vision mentale et suite au fait que Le Dr Czermak lui fait part qu’il a appris par un de ces collègues médecins qu’il y avait un homme dans sa vie, elle répond :

 

Mme L : Oh oui, mais ça n’a pas compté, c’était fini depuis longtemps, ça n’a pas compté…

Dr C : Qui était cet homme ?

Mme L : J’avais très bien pris parti de mon changement d’existence, c’est… ça n’a pas du tout été la cause de quoi que ce soit…

Dr C : Qui était cet homme ?

Mme L : Ah ben j’ai vécu avec un industriel pendant 12 ans, ah ben je n’étais pas ce que je suis devenue maintenant bien sûr.

 

On peut noter cette insistance du Dr Czermak à ce que la patiente signifie qui était cet homme. J’ai été frappé à la lecture par l’emploi par la patiente du signifiant « industriel » pour désigner cet homme… de quelle figure de l’autre/Autre est-il question ? Je poursuis :

Dr C : Parlez-moi de cette vie, puisque vous avez passé quand même 12 ans avec lui ?

Mme L : C’est une vie banale, et puis je ne me rappelle plus maintenant…

Dr C : Vous avez vécu 12 ans avec cet homme ?

Mme L : Presque 12 ans…

Dr C : Donc de quel âge à quel âge alors ?

Mme L : Jusqu’à l’âge de 31 ans, je devais avoir 19 ans…

Dr C : Donc vous avez commencé à vivre jeune avec lui ?

Mme L : Oui, Docteur, oui…

Dr C : Vous avez vécu si longtemps et vous ne vous êtes pas mariée ?

Mme L : Non, Docteur

Dr C : Qu’est-ce qui faisait obstacle ?

Mme L : C’était sans importance.

Dr C : Et à quoi ça tient que vous vous soyez séparés ? Qu’est-ce qui s’est passé au juste ?

Mme L : Ah ben euh… Je me rappelle plus exactement… des tas de problèmes, des tas de choses qui avaient de l’importance pour moi qui maintenant n’en ont plus… Je suis incapable d’expliquer…

Dr C : Néanmoins vous avez cela à votre disposition comme souvenirs, vous pouvez… néanmoins me les dire. Quels sont ces…

Mme L : Oh je n’en ai plus guère… de souvenirs… je perds la mémoire…

Dr C : Si vous me dîtes qu’il y avait des choses qui à l’époque avaient de l’importance pour vous, mais qui maintenant n’en ont plus, c’est donc bien que vous savez encore de quoi il s’agit, alors vous pouvez m’en faire état.

Mme L : C’est-à-dire ça m’est difficile de me souvenir exactement… C’est-à-dire qu’il y a eu d’autres femmes, il y a eu des choses, que j’ai acceptées au début que je n’ai plus acceptées par la suite…

Dr C : Et alors ?

Mme L : C’est parti de là, on s’est séparés, j’ai entrepris de vivre seule, mais ça n’a rien à voir avec ma maladie…

Dr C : Votre maladie a commencé combien de temps après votre séparation ?

Mme L : Oh déjà pas mal de temps, je m’étais bien organisée, il devait y avoir… Je ne sais plus exactement…

Dr C : Hein ?

Mme L : Je ne sais plus exactement deux ou trois ans peut-être, à peu près…

Dr C : Vous êtes sûre ?

Mme L : A peu près, Docteur…

 

Dominique Delage : Il m’a semblé que ce sont les efforts insistants de M. Czermak dans tout le début du premier entretien de cette série (soient les 4 premières pages), pour situer le début des troubles et tenter d’inscrire le discours dans une historicisation, qui amènent la patiente à faire mention de cet automatisme mental inaugural et du syndrome d’illusion des sosies.

Aux tentatives du praticien, elle répond par un discours dont l’a-temporalité est déconcertante. L’absence de diachronie est frappante, même si elle situe des moments de « cassure », on est bien incapable de pouvoir ressaisir les coordonnées temporelles de son histoire. Ce qui aurait pu apparaître comme une intense réticence par exemple à aborder le début des troubles en lien avec la rupture de sa relation qui a duré presque 12 ans avec un homme, réticence qui aurait pu être l’indicateur d’un lieu de recel possible, d’un lieu intime à préserver du regard inquisiteur de l’Autre, me semble davantage ici témoigner de l’absence d’un lieu psychique où mettre les objets perdus. C’est une réticence qui n’en est pas une, puisqu’elle ne préserve aucun lieu de recel. Gaspard y reviendra sur un autre bord avec le repérage de ce néologisme « je n’arrive pas à seller ». « Ça n’a pas compté » dit-elle ici. Ce « ça n’a pas compté » est à entendre au sens plein et fort de l’expression, comme absence de tout comptage possible. Aussi bien ne peut-elle se décompter, elle est hors toute dénégation possible, pas de Un comptable. Aucun lieu non plus pour l’ambivalence, la perte consécutive à sa séparation d’avec cet homme, est une perte non symbolisée, sans lieu ni trace. Elle dit encore : « ça n’a pas du tout été la cause de quoi que ce soit », « C’était sans importance », face à l’insistance du Dr Czermak sur le point de savoir ce qui a pu causer la séparation du couple, du bout des lèvres pourrait-on dire, même si on ne dispose pas de l’enregistrement, elle finit par dire « qu’il y a eu d’autres femmes ». Et alors ? demande M. Czermak, Mme L : « C’est parti de là, on s’est séparés, j’ai entrepris de vivre seule, mais ça n’a rien à voir avec ma maladie. » Elle dit : c’est parti de là et ça n’a rien à voir. Il y a la question de la pudeur bien sûr qui n’est pas à négliger, mais elle semble insuffisante à rendre compte de la tonalité du discours.

Quelle est cette modalité de perte de l’objet ? Perte paradoxale puisqu’il s’agit de la perte de la possibilité même de perdre. On y retrouve au point d’émergence du délire, ce quelque chose d’enlevé, quelqu’un a disparu et c’est elle-même qui se trouve ravie (même si ce n’est pas le même ravissement que celui de Lol V. Stein), elle est enlevée à elle-même… par des extra-terrestres. Nulle trace de deuil ni même d’un chagrin d’amour.

Sûrement ne peut-on s’empêcher de chercher un déclenchement, là où la pulvérisation de la concaténation signifiante rend la tâche impossible. Nous avions déjà parlé de la question de l’abolition de la concaténation… Mais j’ai eu besoin de reprendre la définition que donne le Robert historique de concaténation, parce que je ne savais plus de quoi nous parlons quand nous parlons de la perte de la concaténation, et parce que cette définition me paraît particulièrement bien venue concernant notre patiente : de cum, avec, et de catena, chaîne. Didact : Enchaînement des causes et des effets, des termes d’un syllogisme. Liaison, suite temporelle ou logique. Par métaphore, peut désigner une paralysie intellectuelle. Mot repris au sens concret de liaison de plusieurs parties du corps humain. Mais seule la valeur abstraite d’enchaînement s’est implantée en philosophie, rhétorique, grammaire et en logique.

Perte de la concaténation en somme, pour dire cette perturbation majeure de la chaîne symbolique qui entraîne chez la patiente une perte de la signification de tout ce qui lui arrive.

Gaspard Bizeau : On notera aussi les plaintes de cette patiente concernant la perte de mémoire. Je poursuis :

 

Dr C : Puisque vous êtes restée si longtemps à l’hôpital de Vaucluse, qu’est-ce qui a permis finalement que vous sortiez ?

Mme L : Tout d’un coup comme ça je me suis sentie beaucoup mieux c’est-à-dire que je… j’étais très mal pendant toutes ces années, et puis ça allait un petit peu mieux, j’avais demandé au Dr J. si on pouvait me placer dans un foyer, et je suis sortie comme ça, et puis j’ai quitté le foyer, j’ai trouvé une chambre, je ne voulais plus rester au foyer… Mais ce qui s’est produit quand j’étais, par exemple, je me rappelle, quand j’étais à l’hôpital de Vaucluse c’est que mon léger mieux, j’étais déprimée mentalement, j’étais… Je ne sais pas comment expliquer, c’est-à-dire… c’était… j’étais affectée… c’était… au niveau des sentiments, je n’éprouvais plus rien, plus envie de quoi que ce soit, je ne m’intéressais plus à rien, il m’était resté ce qui est parti maintenant, la pensée, maintenant je ne peux plus penser, ce sont mes idées qui s’en vont, ça m’est jamais arrivé… Et c’est à la suite d’une crise d’épilepsie que je suis… J’ai fait une crise d’épilepsie, enfin j’ai eu un malaise, je me suis réveillée sur mon lit, on m’a dit que j’avais fait une crise d’épilepsie, je pense que c’est vrai puisque ce sont les médecins qui me l’ont dit c’est pour ça qu’on m’a donné un comprimé de Gardénal… … Et à mon réveil, je n’étais plus déprimée du tout, j’avais retrouvé l’envie de tas de choses, ça allait beaucoup mieux… Je me rappelle de tout ça…

On entend la désaffectivation contemporaine des paroles de la patiente : « j’étais affecté » (de n’éprouver plus rien) et la douleur associée. Dominique reviendra sur cette question. Elle précise bien : « il m’était resté ce qui est parti maintenant, la pensée, maintenant je ne peux plus penser, ce sont mes idées qui s’en vont, ça m’est jamais arrivé ». Ce sont des éléments qui vont dans le sens de la perte de la vision mentale. Également, je trouve que cet énoncé de Mme L est rendu possible par les interventions et la façon de conduire l’entretien du Dr Czermak, qui redonne de la temporalité par la mise en dialectique, la tentative de mise en opposition des troubles actuels avec les troubles précédents, ce qui précise aussi sa clinique actuelle. C’est une hypothèse… Aussi, ce qu’elle mentionne comme une crise d’épilepsie qui viendrait résoudre « sa dépression » me pose question, mais je ne sais pas comment la développer.

Dominique Delage : Il me semble peu probable qu’il s’agisse d’une crise d’épilepsie, mais le propos n’est pas sans évoquer un électrochoc salvateur… Une remise en route de la pulsatilité de l’organisme, on y reviendra. J’ai noté cette remarque de Freud dans le Moi et le ça : « Nous pressentons que l’attaque épileptique est à la fois effet et indice d’une désintrication des pulsions ». Je ne suis pas allé plus loin.

Gaspard Bizeau : Enfin, pour revenir à l’hypothèse d’une perte de la vision mentale, la patiente se plaindra aussi de ce qu’elle appelle « le regard mort », mais cette fois dans le deuxième entretien. Je cite :

 

Mme L : J’ai réussi à saisir une partie de l’histoire, mais une toute petite partie, enfin c’est ce que je ne comprends pas…

Dr C : Dîtes-moi, tout à l’heure vous me disiez votre impression qu’il y avait une relation entre la pensée et le regard…

Mme L : Oui, Docteur, oui mais est-ce que c’est parce que je suis malade, est-ce que euh… ça existe chez chaque être humain, il faudrait pouvoir se mettre à la place d’un autre être humain pour pouvoir en juger, moi je suis à ma place, je ne suis pas à la place de quelqu’un d’autre, mais en plus chez moi, oui il y a une relation entre le regard et la pensée, oui, Docteur, en temps normal, quand je ne suis pas malade…

Dr C : Ben vous…

Mme L : Et ça, ça a disparu, c’est ça qui est affreux…je…

Dr C : c’est ça que vous appelez avoir le regard mort ?

Mme L : Je… Oui Docteur, oui, je… Je ne sais pas bien expliquer. C’est ça qui manque là, il manque un maillon, c’est ça qui me fait dire que je suis devenue idiote, parce que c’est à cause de ça que je ne comprends plus rien…

Ce qu’elle dit du fait d’être devenu idiote reviendra un peu plus loin dans l’entretien notamment quand elle évoquera une figure de l’Autre, Dieu, après que le Dr Czermak l’ait interrogé sur la nature de ses troubles du sommeil. Nous y reviendrons par la suite. De même, dans le troisième entretien elle dira au sujet de son regard :

 

Dr C : Ce matin pendant une minute, il y a eu quelque chose.

Mme L : Pas plus d’une minute. Perpétuellement je fais des efforts. Je suis allée faire ma chambre avec un mal infini. Le matin, quand j’ouvre les yeux, je regarde si je suis encore capable d’agir par automatisme, j’ai essayé d’ouvrir l’armoire, je voyais l’intérieur d’une façon moins vide. Les choses n’impressionnent pas mon esprit. C’est tout, ça s’est arrêté là.

Dr C : C’est bon signe.

Mme L : …

Dr C : Vous souriez même !

Mme L : J’essaye, j’ai l’impression d’avoir le visage figé.

Dr C : C’est pas le cas ce matin.

Mme L : En tout cas le regard est toujours mort. Je vais essayer d’aller au kiosque faire des achats. Si j’y arrive, ça laisse supposer que tout n’est pas mort dans mon cerveau. Hier j’ai lu un livre, … ou 8 fois les mêmes phrases pour comprendre, j’ai réussi à saisir une partie de l’histoire.

Dr C : La relation entre pensée et regard ?

Mme L : ça existe chez chaque être humain, ça a disparu.

Dr C : « le regard humain » ?

Mme L : Oui je sais pas bien expliquer, il manque un maillon.

Dr C : Ce matin, ce regard était moins vide.

Mme L : ça évoquait quelque chose ce qui était dans l’armoire. Au réveil, j’appelle cela réveil, mais je n’ai jamais sommeil. Je sombre, j’ai du mal à ouvrir les yeux. Là j’ouvrais les yeux automatiquement. Ce matin, une petite impression de sommeil, cinq bonnes minutes.

 

Je reviendrai sur ce qu’elle aborde concernant le sommeil car j’aimerai m’arrêter sur cet épisode de l’armoire en rapport avec le regard. Je vais revenir au deuxième entretien car la patiente le mentionne pareillement. Soit, dans le deuxième entretien le Dr Czermak lui demande :

 

Dr C : Ce matin, vous me dîtes qu’en ouvrant l’armoire, que ce regard vide que vous avez d’habitude…

Mme L : un peu moins vide…

Dr C : Que l’armoire était un peu moins vide. C’était l’armoire ou le regard ?

Mme L : Non le regard, je dis l’armoire, non le regard. J’avais l’impression que ça évoquait quelque chose… dans l’armoire… Mais ça durait… le temps de refermer l’armoire, de commencer à faire mon lit… Et puis alors j’ai eu une petite impression que je n’ai pas d’ordinaire, ce matin au réveil aussi, au réveil, j’appelle ça au réveil, je ne sais pas je n’ai jamais sommeil, mais je sens quand même puisque j’entends les dames qui disent cette nuit il s’est passé ça, il s’est passé ça, et moi je n’ai rien entendu. Je dois quand même… Je m’en rends pas compte… Et euh ça y est je ne sais plus ce que j’étais en train de dire…

 

La question du contenant et du contenu se pose voir du signifiant et du signifié, du dedans, du dehors et la question du trou, du vide, des aspects projectifs eu égard à cette armoire. Parle-t-elle d’elle quand elle parle de l’armoire ? Le regard équivaut-il à l’armoire ? On remarquera aussi qu’à chaque fois que la patiente parle de cette relation entre le regard et l’armoire, elle évoque juste après la question du sommeil et d’un signe d’amélioration. Alors, en ce qui concerne le sommeil, toujours dans le deuxième entretien, la patiente dit, suite à ce que Marcel Czermak lui ait rappelé, qu’elle voulait faire état de quelque chose de nouveau :

 

Mme L : Ah oui, oui, je n’ai jamais sommeil, et je ne sais pas, avant, en principe, quand je n’étais pas malade, quand je me réveille le matin, quand j’ouvre les yeux, j’ai du mal pour ouvrir les yeux, et est-ce que ça arrive à chaque être humain, est-ce que ça m’est particulier, j’ai du mal à me réveiller, je suis endormie, il me faut bien, beaucoup de temps pour m’éveiller, et là, depuis que je suis dans cet état, alors j’ouvre les yeux automatiquement, je… vide, mais pas d’impression de sommeil du tout, et ce matin pendant un petit moment, j’ai eu une petite impression de sommeil. Ça n’a pas duré ça non plus, ça a duré au moins 5 bonnes minutes quand même…

Et dans le troisième entretien, le Dr Czermak s’appuyant sur la mise en opposition des troubles d’avec la précédente hospitalisation :

 

Dr C : L’aspect du sommeil change ?

Mme L : À Z on disait que je dormais sans m’en rendre compte. Une fois dix jours sans dormir du tout. Hurlements comme une bête, tremblements de la tête aux pieds. Ça a duré plusieurs jours. On a fini par trouver le moyen de me faire dormir. Le docteur m’avait placée dans un pavillon d’irrécupérables avec des débiles, des idiots, des gâteux. Cette fois j’espère un miracle toujours.

Dr C : Cette fois le sommeil, la différence de tonalité ?

Mme L : En temps normal, je sens venir le sommeil, lassitude des paupières, besoin de fermer les yeux. Quand je suis malade, je sombre d’un coup, je me rends pas compte.

Dr C : Le réveil ?

Mme L : Cerveau à vide, je ne pense rien.

Dr C : c’est bon signe cette difficulté à vous réveiller.

Mme L : ça a duré cinq minutes. Autre signe pas mauvais : hier au soir j’avais l’impression d’arriver à penser à certaines choses. Après j’ai sombré dans le néant, le sommeil. Pas un sommeil normal, normalement le bruit m’éveille, je me rendors après.

 

Nous pouvons relever la perte de la jouissance du sommeil de la patiente. Mais malgré ce que dit la patiente ici comme pour souligner une possibilité d’amélioration de son état clinique à partir de ces « 5 minutes » où elle pouvait penser à quelque chose ou précédemment, qu’elle ait pu avoir une impression de sommeil et malgré ce qui se retrouve dans le commentaire du deuxième entretien (visage plus animé, a fait son lit…) je voudrais vous soumettre l’hypothèse inverse, comme quoi l’état de celle-ci s’aggraverait. Reprenons du premier entretien, alors que le Dr Czermak met fin à l’entretien :

 

Dr C : Bon, bien, allez, au revoir.

Mme L : Au revoir Docteur. Docteur s’il vous plaît, est-ce que vous croyez que je (inaudible)… que ça va durer indéfiniment parce que c’est épouvantable, je ne peux plus supporter (inaudible)…

Dr C : Justement, permettez-moi une question, d’un côté vous dîtes que vous… Quel sens ça a de vouloir se suicider quand on est dans l’état…

Mme L : On ne se rend plus compte, moi je me rends compte dans l’état dans lequel je suis, et puis l’état des autres, c’est abominable d’être comme ça, je m’en rends bien compte… que les autres s’en rendent compte que ce n’est pas drôle.

Dr C : Vous pensez que les autres se rendent compte de quoi ?

Mme L : De ce que je suis…

Dr C : Il n’y a rien de spécialement notable… A votre opinion, de quoi les autres se rendent-ils compte ?

Mme L : Il y a plusieurs malades qui m’ont dit que je n’étais pas comme ça quand je suis rentrée… C’est bien qu’ils s’en rendent compte…

Dr C : Mais de quoi pensez-vous que les autres se rendent compte ?

Mme L : Ben… euh je ne… je ne sais plus… (inaudible) une espèce d’objet, d’objet inanimé, je n’ai plus… je n’ai plus de vie mentale du tout, je me fais l’effet d’être… à la campagne, je me souviens quand on tue un canard on coup le cou à la bête, et la bête n’a plus de tête et elle continue à se mouvoir sans tête, et j’ai l’impression d’être un canard sans tête, je n’ai plus de réaction mentale…

Dr C : Bon, au revoir…

 

Il me semble que cela témoigne de la cotardisation de la patiente. Image morbide, traduisant la mélancolie mais aussi la présence de la patiente dans la zone d’entre deux morts, déshumanisée, comparée à une bête sans tête. D’ailleurs, ce passage est repris par Marcel Czermak dans Passion de l’objet où il dit à ce propos que : « c’est le sujet lui-même qui tombe en enfer, qui devient affreux, une loque, un rien » (p.213).

Dominique Delage: Quand Gaspard a posé la question d’une aggravation de l’état de la patiente au fil des entretiens, j’émettais une réserve dans le sens où il me semble que tout est là d’emblée. Même si la malade dit au médecin : « C’est de pire en pire Docteur », c’est un discours fréquent dans les cas de mélancolie, d’entendre ainsi le sentiment que ça va de mal en pis, que la ruine ne peut que s’aggraver… C’est « Cap au Pire » pour reprendre un titre de Beckett. C’est l’envers des fadaises de l’amour et du marivaudage, comme nous le faisait remarquer N. Dissez en petit groupe, « ça va plus mal qu’hier et moins que demain. » L’aggravation, ceci étant dit, est indéniable si on se fie à l’évolution du dialogue avec le Dr Czermak dont la dernière phrase de cette série d’entretien est : On va changer de traitement, on va vous faire des électrochocs.

L’évolution semble effectivement conduire vers l’identification au cadavre, par étape, basculant hors humanité, métamorphosée en animal, canard sans tête, crainte de devenir cochon piochant dans l’assiette des voisins de table etc…

Dr C : Faîtes-moi bien sentir en quoi consiste la différence avec hier.

Mme L : Je ne sais pas, hier encore une idée émergeait, aujourd’hui plus rien. Plus de force du tout, je ne sais pas comment je fais pour tenir debout. A table je n’arrive plus à manger seule, je mange comme un cochon, je gêne les autres, c’est épouvantables. Pour les autres ce n’est pas amusant. Je ne pioche pas dans l’assiette des autres mais ça va venir si ça continue. C’est affreux de devenir idiot et de s’en rendre compte.

Et enfin : Le 1-6-198X

Mme L : J’ai une parole saccadée. Je n’arrive plus à articuler. J’ai la tête vide de pensées. Par moment j’ai des vibrations dans les oreilles. J’ai l’impression que tout communique. Tout se bloque. Je n’arrive plus à seller. Je vais me retrouver sur une table de dissection.

Dr C : Pourquoi ?

Mme L : Eh bien, si je ne suis plus en vie.

Dr C : On va changer de traitement, on va vous faire des électrochocs.

 

Concernant cette question de l’électro convulsivothérapie (ECT) qui indique la crainte d’une évolution catatonique, et la tentative de relancer la pulsatilité de l’organisme, on peut avec profit relire le Journal Français de Psychiatrie sur la catatonie où Charlotte Bayat rappelle que si on constate que l’ECT est efficace dans des cas de mélancolie catatonique, aucune étude ne permet encore aujourd’hui d’établir le mode d’action exact de cette méthode, quand on arrive à cette proposition du Dr Czermak à la toute fin de l’archive, on repense à ces propos de la patiente, 6 pages plus haut, dont nous avons parlé, où elle fait état de cette crise d’épilepsie qui l’aurait sortie de la dépression…

Je reviens sur l’identification au cadavre.

J’ai eu une surprise en lisant la nouvelle traduction de l’article de Freud sur L’inconscient, par Olivier Mannoni, le dernier chapitre qui était jusque-là traduit par « Reconnaissance de l’inconscient », est traduit par Olivier Mannoni par « Identification de l’inconscient » avec une petite note du traducteur où il est indiqué que Freud emploie le terme assez peu courant de Agnoszierung, qui signifie « identification » et que l’on utilise quand on identifie un cadavre ! C’est le chapitre dont Édouard Bertaud a donné un très intéressant commentaire lors du séminaire d’hiver.

Ce terme, je n’ai pas demandé à Jean-Pierre Rossfelder ce qu’il en pensait, mais il se pourrait que ce terme d’Agnoszierung soit particulièrement bien venu ici pour nommer la situation des identifications chez cette patiente. Freud dans le chapitre en question, dit attendre de l’étude de ce qu’il nomme alors les psychonévroses narcissiques, qu’elle nous rende tangible ou saisissable cet Ics, Ubw… Je ne sais plus qui faisait remarquer que l’abréviation en français, ICS, donnait à entendre ce x que Lacan va écrire l’une-bévue. Die Agnoszierung des Unbewussten, le mot est intraduisible en français, si on veut y faire entendre la résonance d’agnosie, d’agnosticisme qu’il comporte. Identifier – Reconnaître sur fond de non-reconnaissance et de non croyance en somme ! Là où Freud va solliciter comme exemple le plus saisissable la schizophrénie et son « langage d’organe ». On pourrait aller jusqu’à dire que Freud avec ce terme propose en quelque sorte une autopsie de l’inconscient, où seul le cadavre de l’Ics serait observable, ce qui est un peu différent de dire « inconscient à ciel ouvert » Mais je pousse peut-être le bouchon un peu loin… Agnoszierung est un terme rare dont il est dit qu’il appartient au lexique juridique autrichien avec le sens de reconnaissance, renvoyant à au moins deux acceptions possibles : identifier un cadavre ou reconnaître un enfant adoptif ! Freud étant dans cette démarche d’asseoir la reconnaissance et l’identification de l’Ics, son enfant adoptif. C’est probablement ma tendance à entendre L’insuccès en un seul mot, de l’Une-bévue, qui a orienté ma lecture. Édouard Bertaud disait je crois, que c’est bien par les effets de langage, dans le champ de la psychose, que Freud va considérer que quelque chose est saisissable de l’inconscient, là où il recours à une observation clinique de Tausk, en relevant pour trait spécifique du langage des schizophrènes, une relation aux organes du corps ou aux innervations corporelles, et c’est précisément dans ce chapitre que Freud parle de « langage d’organe » et de « langage hypocondriaque », ce langage qui n’appelle pas à interprétation.

Un bel exemple en est ce néologisme repérer par Gaspard sur lequel il va revenir. « Je n’arrive plus à seller ». Bien sûr dans le contexte de l’entretien, on entend : « je ne peux plus aller à la selle. », c’est nous qui allons charger ce terme d’équivocité, en l’écrivant, il s’est ouvert à une multiplicité de sens et à un enseignement sur la topologie du Cotard. Seller- Celer (avec Receler, Déceler)- Sceller, où s’indique que l’inconscient est ici dans un espace non euclidien qui suscite notre aversion.

Nous passons avec le syndrome de Cotard du  langage d’organe  au  corps sans organes selon l’expression fameuse d’Artaud.

Ce dernier chapitre de l’article L’inconscient est digne d’intérêt dans la mesure également où c’est là que Freud, à ce moment de son parcours, dit que dans l’inconscient se trouvent les représentations de choses, tandis-que les représentations de mot se trouvent dans le préconscient. Passage sur lequel se sont appuyés les psychanalystes refusant de suivre Lacan dans sa définition d’un inconscient structuré comme un langage. Laissons cela.

Gaspard Bizeau : De même, afin de soutenir l’hypothèse de la cotardisation de la patiente, et d’une aggravation de son état dans le temps, je voudrais m’appuyer sur cet extrait déjà cité du quatrième entretien que voici :

 

Dr C : Faîtes-moi bien sentir en quoi consiste la différence avec hier.

Mme L : Je ne sais pas, hier encore une idée émergeait, aujourd’hui plus rien. Plus de force du tout, je ne sais pas comment je fais pour tenir debout. A table je n’arrive plus à manger seule, je mange comme un cochon, je gêne les autres, c’est épouvantables. Pour les autres ce n’est pas amusant. Je ne pioche pas dans l’assiette des autres mais ça va venir si ça continue. C’est affreux de devenir idiot et de s’en rendre compte.

Dr C : Comment avez-vous dormi cette nuit ?

Mme L : Les yeux se ferment malgré moi. Je n’éprouve pas l’envie de dormir même pas l’impression d’être réveillée. Il faudrait mieux une piqûre pour me supprimer. Des médecins m’ont dit à l’époque : on va vous……… et vous allez vous suicider à l’extérieur. Je ne sais pas comment j’arrive à enfiler un vêtement, à me brosser les dents, à prendre une douche. Je ne sais pas comment j’y arrive. Ça risque de changer ?

 

On entend la déshumanisation de celle-ci, son impression de devenir idiote, qu’elle avait déjà mentionnée. Pour revenir sur cette impression de la patiente, dans le deuxième entretien elle mentionnera qu’en temps normal, quand elle va mieux, elle ne croit pas en Dieu et qu’actuellement elle dira: « J’ai peut-être tort, je crois profondément en Dieu» tout en ajoutant peu après qu’elle a cette impression de devenir idiote… cela me semble intéressant à souligner car peut-être que cette croyance en Dieu donne un sens à ce qu’elle vie?

Dominique Delage : La mort de Dieu. Il y a un désaccord amusant entre nous sur cette question.

Dieu, elle dit qu’elle y croit quand elle n’est pas malade, je la cite (p 7) : « quand je ne suis pas malade je n’ai pas l’impression que je suis tellement bête … de croire en Dieu » C’est dire que quand elle est malade la croyance lui apparaît totalement bête. Encore une fois, pourquoi faut-il d’abord tomber malade pour avoir cette atroce lucidité, ou bien est-ce cette atroce lucidité qui rend malade… (Cf Artaud et le vieux avec la barbe). Il me semble que ce qu’elle dit de son rapport à la question de Dieu est illustratif de ce moment d’abolition de son rapport à l’Autre et de la chute concomitante de toute signification. Je cite le passage :

 

Dr C : Aujourd’hui vous souriez, si…

Mme L : Je dors, bien sûr puisque je me rends compte de rien, je dors, mais c’est… je… excusez-moi, je me répète, c’est cette impression qui est la plus pénible de ne rien exprimer quand on regarde les choses. C’est mort, ça… ça me fait penser à rien les choses qu’on voit, on y voit, on voit la couleur, on voit la forme, mais ça fait penser à rien, c’est épouvantable, alors je… j’espère que ça passera d’ici quelques jours… (inaudible)… J’ai peut-être tort, je crois profondément en Dieu, quand je ne suis pas malade, quand je ne suis pas malade, je n’ai pourtant pas… que je suis tellement bête, là maintenant, oui, j’ai l’impression que je suis devenue idiote, mais en temps normal, quand je ne suis pas malade, je n’ai pas l’impression que je suis tellement bête, et (inaudible)… de croire en Dieu… (inaudible)…

C’est à cet endroit que M. Czermak propose l’expression : « le goût de la parole », « Est-ce que le goût de la parole vous revient ? », pour soutenir le fil du transfert et de la vie…

Gaspard Bizeau : Peut-être que si nous avions pu entendre la voix de la patiente, son débit, sa rythmicité, son intonation, nous aurions entendu avec moins d’ambigüité ce qu’elle veut nous dire au sujet de cette croyance… Néanmoins, outre cette impression de devenir idiote, elle se compare à une bête.

Par la suite, dans le cinquième entretien, le Dr Tyszler rapporte une parole de la patiente que voici : « c’est de l’extérieur que mes pensées arrivent ». Pouvons-nous entendre ce phénomène comme une première ébauche délirante de sens à ce qui lui arrive ? Pouvons-nous l’entendre comme le début d’un automatisme mental ? Dans l’entretien qui suit, avec Marcel Czermak, elle dira : « J’ai une parole saccadée. Je n’arrive plus à articuler. J’ai la tête vide de pensées. Par moment j’ai des vibrations dans les oreilles. ».

Qu’entends-t-elle par : « j’ai des vibrations dans les oreilles » ? Est-ce des cénesthésies ? Évoque-t-elle une dislocation du signifiant ? De même, elle ajoute : « J’ai l’impression que tout communique. Tout se bloque. ».L’espace psychique semble infini. Peut-être même évoque-t-elle la compacité des orifices par ce « tout se bloque ». Elle ajoute : « Je n’arrive plus à seller » écrit s-e-l-l-e-r dans l’archive. Est-ce un néologisme pour signifier « aller à la selle » ? J’ai cherché la définition de seller qui signifie « mettre une selle » sur un cheval ou c-e-l-e-r qui renvoi à quelque chose de plus Littéraire comme « Cacher quelque chose à quelqu’un, le lui tenir secret ; taire », ou encore sceller s-c-e-l-l-e-r comme :

  • Marquer un acte d’un sceau pour le fermer ou l’authentifier.
  • Apposer les scellés sur un objet, la porte d’un local.
  • Fermer quelque chose hermétiquement par soudage (matières plastiques) ou par pliage et pinçage (métal), le fixer solidement à l’aide d’une substance : Sceller une couronne sur une dent.Sceller un coffre dans le mur.
  • Fixer une pièce dans une cavité, notamment une pièce de métal dans une maçonnerie, à l’aide d’une substance dont on remplit l’espace restant et qui y durcit.
  • Confirmer solennellement un traité, une union, les entériner par un acte : Sceller un accord.

Cela ouvre à une pluralité d’équivoque ! En tout cas pour cette patiente si nous l’entendons comme aller à la selle l’orifice serait-il bouché. L’objet a viendrait-il l’obstruer ? Enfin elle finit ses propos par « Je vais me retrouver sur une table de dissection » :

 

Dr C : Pourquoi ?

Mme L : Eh bien, si je ne suis plus en vie.

Dr C : On va changer de traitement, on va vous faire des électrochocs.

 

La patiente est morte, prête à la dissection, tel un animal dont on étudiera l’intérieur… peut-être souhaite-t-elle qu’on lui retire réellement les objets a, qu’on la coupe, qu’on créer réellement un trou ? De même dans le dernier entretien, qui a lieu une semaine après elle pourra dire au Dr Tyszler : « J’entends des voix un peu lointaines ».De quelles voix parle-t-elle ? Elle dira également : Je comprends certains mots mais pas les phrases entières, des tas de saletés : épileptique, hystérique. C’est peut-être vrai mais je ne connais la définition ni de l’un ni de l’autre.

Je suppose que je vais vivre éternellement sans âme, que mon corps ne pourrait pas avoir de fin. Je souhaite qu’il ait une fin mais je me suis mis en tête que c’était impossible. Peut-être la composition de mon sang, de mon corps lui-même.

Regarder la montre entre 10h10 et 11h10, le remontoir est bloqué. Il ne s’est pas écoulé du temps. Pour moi le temps est bloqué.

A ce moment la patiente, dans un corps infini, bloqué dans la zone de l’entre deux morts est éjectée de la flèche du temps. Marcel Czermak précise d’ailleurs dans Passion de l’objet ce lien entre le corps, l’espace et la temporalité, définissant cette topologie particulière (p.212). C’est un espace sans fin, atemporel car pour qu’il y ait une relation au temps, il faut qu’il y ait des bords, il y a nécessité de bord pour qu’il y ait, de la concaténation, un début et une fin… c’est d’ailleurs bien la difficulté à retranscrire la clinique de cette patiente au travers d’un discours articulé qui s’est imposé à moi. Merci de votre attention.

Dominique Delage : Une des questions qui me venaient ici : est-ce que nous irions jusqu’à dire comme Freud dans certaines de ces formulations radicales de Deuil et Mélancolie ? Est-ce que nous irions par exemple jusqu’à entendre la plainte de la patiente sous l’angle de la formule freudienne : « L’automartyrisation sans aucun doute exquise de la mélancolie. » ?

Un mot de topologie, à partir de l’article de M. Darmon : Artaud avec Lacan, dans La célibataire.

L’identification au cadavre, telle que Mme L. le décrit, réalise ce passage de la projection (le monde est un enfer, l’enfer c’est les autres) à la chute où c’est le sujet lui-même qui devient monstrueux.

Je cite : « Il s’agit de topologie. Le Cotard, lorsqu’il n’est pas mutique, se réfère à une topologie explicite, celle de la sphère, une image parfaitement lisse : « pas de bouche, pas d’anus, pas de cœur, etc. ». Ce n’est pas la sphère à laquelle le névrosé se réfère imaginairement, cette enflure du moi, qui reste un sac percé de trous sur le bord desquels les pulsions prennent parti, la sphère névrotique ne fait que masquer la topologie de la névrose renvoyant au tore et au cross-cap. Pour le Cotard, il s’agit d’une sphère cosmique, englobant tout le vivant, une sphère sans extérieur, ou un trou s’effondrant sur lui-même ; sphère parfaite, où manque toute béance, toute aspiration, tout vide du désir. (…) envahissement total du symbolique par l’imaginaire, le sujet est mort au sens de la deuxième mort symbolique et le désir est réalisé, figé dans son éternité. »

Mais il s’agit ici de concevoir une sphère comme pure surface, et non comme englobante, et c’est ici que commence mes difficultés, avec cette surface sphérique à deux dimensions indépendamment de l’espace à 3 dimensions dans lequel elle pourrait être plongée, où les notions d’intérieur/extérieur, de dedans/dehors, d’envers et d’endroit, non plus cours…et où seule la notion d’orientabilité persiste. Bon je n’ai pas réussi finalement à aller plus loin que paraphraser

Citons la fin de l’article de Marc Darmon sur Artaud, qui ne dépareille pas je crois, de la topologie dont le discours de Mme L. témoigne :

« La topologie de ce « corps sans organes » constitue la limite, le degré zéro et le point carrefour de toute psychose. Artaud ne cesse pas de nous parler « de » cette topologie, dans les deux sens : de l’objet dont il parle et de l’objet d’où il parle, soit de sa place de sujet en souffrance par défaut de la coupure, pure surface refermée sur elle-même : Pourquoi l’envers qui est l’unique endroit est-il jalousé par le revers alors qu’il est l’inaliénable surface dont le plein est le seul état. » Antonin Artaud, contre-nœuds. »

Je voudrais faire un dernier retour vers la perte de la vision mentale et l’anesthésie affective en repassant par Deuil et Mélancolie, et les questions que nous pose la disparition du registre de la représentation.

La disparition de l’articulation du regard et de la pensée, la mort du regard bien que la vision soit préservée, c’est bien un des mérites de cette patiente d’être si précise sur ce point.

C’est là où le syndrome de Cotard est particulièrement illustratif et nous « donne à voir » cette prévalence médusante du regard que nous retrouvons dans la plupart des psychoses. Le regard se met à prévaloir jusque, point ultime, dans son obturation, chaque fois que la parole se dégrade et perd sa fonction métaphorisante. Nous tournons autour de l’articulation ou de la désarticulation plutôt, du registre du regard et de celui de la négation. Peut-on dire par exemple que la perte de la vision mentale se produit à défaut de pouvoir négativer le Réel ? Si c’est dans la fonction de l’objet perdu que le parlêtre trouve sa capacité à voir « à perte de vue », à défaut de cette perte, on a affaire à un regard dont la vue est bouchée. (Voir ce que dit Alain Didier-Weill à ce sujet dans « Chemins traversiers II », aux éditions des crépuscules.)

Peut-on dire de l’anesthésie affective repéré et isolé par les classiques, que c’est un trait qui a été bizarrement négligé par Freud dans Deuil et Mélancolie ? C’est une question qui me vient du séminaire de J.J. Tyszler. Or au moment où j’y travaillais, je suis tombé sur l’article de Jorge Cacho : « Que nous indique l’apathie à propos de la passion », dans le dernier numéro de la revue La clinique lacanienne. Où à propos de la douleur morale que Griesinger désignait du nom de Schmertz, il dit que Freud s’était déjà posé le problème dans le « Manuscrit G » de 1895 (c’est dans Naissance de la psychanalyse, c’est à dire dans la correspondance avec Wilhelm Fliess), en se demandant, je cite Freud, « comment expliquer la fonction si importante de l’anesthésie dans la mélancolie ? ».

Quand on se reporte à ce manuscrit de Freud, on est troublé par le fait qu’il englobe dans la mélancolie des formes manifestement de dépression névrotiques, et qu’il met au cœur de son abord de l’anesthésie affective, les problèmes de frigidité. C’est son postulat de départ : La constatation dit-il, que tout ce qui provoque la frigidité encourage le développement de la mélancolie. J. Cacho dit que l’hypothèse freudienne que la mélancolie serait un « deuil » provoqué par une perte de libido, où l’anesthésie affective est conçue comme le retrait libidinal des objets du monde extérieur, coïncide avec l’observation de Griesinger, selon lequel « la douleur morale s’accompagne d’une absorption totale de l’individu sur lui-même ». Avec le caractère impératif de la douleur morale auquel le sujet passif ne peut se soustraire. La patiente d’Esquirol affirme ceci : « Je n’éprouve que l’effroi de pouvoir être le témoin, car ce manque de vie que je ne puis exprimer me rend chaque minute un supplice ». L’article de J. Cacho ouvre des questions importantes je crois, pour le cas qui nous occupe. « Plus rien ne m’affecte mais j’affecte et j’infecte tout le monde, supprimez-moi », c’est explicite chez Mme L., sujet identifié à l’objet d’horreur dont il faut se débarrasser. De retrouver la question de l’aggravation du tableau clinique dans ce texte m’a arrêté. J. Cacho fait l’hypothèse d’une aggravation de l’état de la patiente d’Esquirol, liée à la demande de celui-ci : au lieu de lui proposer de la revoir, il lui demande de lui écrire pour s’expliquer, en précisant que cette démarche s’intègre à sa conception de ce qu’on appelait « le traitement moral ». Cacho se demande si la demande d’écriture et non de paroles, ne participe pas à précipiter cette femme dans la mélancolie. L’obéissance de la patiente à la demande de son médecin de lui écrire pour « s’expliquer l’inexplicable » viendrait possiblement augmenter l’expérience du vide et du rien, dans l’impossibilité où elle se trouve de symboliser le Réel qui, par lui-même tend à remplir le vide. La lettre et l’écriture fonctionnant pour elle non comme organisant le retour du refoulé, mais comme objet exclusif de jouissance. Mais ça reste des questions difficiles, dont celle du statut de la lettre entre écrits et paroles, que je n’ai pas réussi à clarifier pour moi-même. Elles font écho à la discussion que nous avons eue ici l’an dernier, concernant le fait de demander à un patient de « s’expliquer ».

Un dernier aspect enfin souligne la nécessité de maintenir notre intérêt pour le syndrome de Cotard dans sa dimension d’anesthésie affective, c’est qu’il me semble que les travaux de M. Czermak montrent que c’est un point de départ indispensable à la lecture de certains phénomènes de la psychopathologie collective particulièrement problématiques.

Pourquoi la perte de la vision mentale et la question associée de l’anesthésie affective n’a pas été reprise par Freud par la suite ? Ce serait une dimension qui manque à la description freudienne de la mélancolie, alors qu’il est difficile de penser que Freud ne connaissait pas et n’avait pas lu les travaux des grands aliénistes, sinon tous les français au moins les allemands. J.J.Tyszler fait l’hypothèse je crois, que si Freud rate cette question, ou qu’en tout cas il ne la reprend pas vraiment, c’est parce qu’il se pourrait qu’il en ait eu peur au moment même où une forme d’anesthésie affective est sous ses yeux, en train de se mettre en place en Europe, dans un contexte où cette désaffection allait rendre possible au pire d’advenir. Il aurait manqué la dimension de la perte de la vision mentale et de l’anesthésie affective dans la mélancolie, parce qu’elle était impensable sans effroi. Quand un sujet n’est plus affecté ni par l’autre ni par lui-même, la signification même de la vie accrochée à la représentation est perdue, si on perd la signification de l’autre, c’est la forclusion de toute empathie, terme étrangement à la mode, ce qui n’est pas forcément très rassurant. Ce temps dit-il où l’homme cesse d’être un homme à lui-même et à l’autre.

Comment ces questions-là se posent à un niveau collectif ?

Ce que dit Mme L. de l’objet intraitable, de l’objet d’horreur irreprésentable qu’elle est devenue, ou en passe de devenir, une collectivité peut en venir à le localiser à l’extérieur d’elle-même, dans tel ou tel groupe humain, juifs, homosexuels, tsiganes, tutsis, malades mentaux…

Au niveau des foules donc, même si on ne va traiter ce qu’on appelle un corps social sur le même plan que l’organisme individuel, on peut s’interroger, je cite M. Czermak, sur « les incidences d’un discours qui viendrait prendre la collectivité dans ses filets, en isolant un objet (l’objet petit a de Lacan) pour une communauté qui va se trouver vouloir l’éradiquer par voie chirurgicale ou militaire, dans des formes d’hypocondries collectives. Cet objet, ce petit a pouvant aussi bien se trouver incarné par une autre communauté. »

J’ai lu avec cette grille quelques livres sur le génocide rwandais, les livres de Scholastique Mukasonga et de J. Hatzfeld, « Une saison de machettes » en particulier d’Hatzfeld, mais aussi « Inyenzi ou les cafards » de Mukasonga, qui donnent la mesure, l’ampleur que peut prendre un tel phénomène d’hypocondrie collective. Je cite un entretien mené par Hatzfeld, c’est un Hutu qui parle : « Nous on se disait que les Tutsis étaient devenus de trop, mais ce n’était pas une idée préoccupante. Comme pour les travaux de culture, on attendait la bonne saison. La mort de notre président a été le signal du chaos final. Mais comme pour la récolte, c’était ensemencé d’avant (…) On savait bien ce qui devait se faire et on s’est mis à le faire sans défaillance, parce-qu’on entrevoyait ce soulagement sans aucune indisposition. » Hatzfeld dit que dans le pays de la philosophie qu’était l’Allemagne, le génocide avait pour but de purifier l’être et la pensée. Dans le pays rural qu’était le Rwanda, le génocide de proximité, génocide agricole, avait pour but de purifier la terre, la désinfecter de ses « cafards », inyenzis dans la langue commune aux Tutsis et Hutus, cultivateurs cancrelats peut-on lire chez Hatzfeld. Cancrelats est le terme employé par plusieurs acteurs des tueries, celui qu’emploie Kafka dans la Métamorphose… Mukasonga traduit plutôt par cafards. Et que dire de cette question déroutante et intraitable de l’absence apparente de sentiment de culpabilité chez les tueurs rencontrés, nulle trace de remords ni de mea culpa dans leurs récits ? L’anesthésie affective est ici à son comble…