Ecole Psychanalytique de Sainte-Anne enseignements opération clinique Sigmund Freud

Par Charlotte Bayat

 

∗ : communication de Freud au Vème Congrès International de psychanalyse à Budapest les 28 et 29 septembre 1918, ce texte a été traduit par A Berman en 1953 pour les PUF[1], et retraduit en 2006 pour les PUF[2]sans que le traducteur soit cette fois précisé.  Le titre a eu plusieurs titres. En 2006 il devient : « les voies de la thérapie psychanalytique » pour les PUF, et en 1955 pour la traduction anglaise : lines of advance in psychoanalytic therapy : « les avancées dans la thérapie psychanalytique ».

 

Le contexte historique est primordial, les pouvoirs publics autrichiens, allemands et hongrois avaient délégué des observateurs à ce Vème congrès international de psychanalyse de Budapest. C’est un appel de Freud à ses disciples. Après la guerre Freud espère un nouvel élan pour sa thérapeutique. Pour la première fois les pouvoirs publiques reconnaissent l’existence de la psychanalyse. On verra comment, à la fin de son texte, Freud l’utopique nous étonne. « Au congrès de 1918, il proclame Budapest centre du mouvement international. A Budapest, il y a Ferenczi qui a fondé la Société hongroise dès 1913 et Anton von Freund, un patient devenu ami, prêt à financer les projets de Freud. Les conditions semblent réunies pour que le premier Institut de Psychanalyse ouvre dans la capitale hongroise. L’histoire en décidera autrement : les espérances que Sigmund Freud avait nourries pour Budapest se concrétiseront à Berlin. Karl Abraham, psychiatre formé au “Burghölzli”, la célèbre clinique de Zurich dirigée par Jung, s’était courageusement lancé dans l’aventure de la psychanalyse en s’installant à Berlin en 1908. La “Policlinique”, est inauguré le 14 février 1920. Abraham meurt en 25 et Mélanie Klein quitte Berlin pour Londres en 26.  Le 22 mai 1922 , la « policlinique » viennoise, l’Ambulatorium est créé »[3].

Dans un premier temps, Freud explique les raisons qui lui permettent de rejeter l’idée d’un travail de synthèse qui ferait suite au travail d’analyse. Il donne ensuite un appui réservé aux grands principes de la technique dite active que Ferenczi développait alors dans des cas bien précis. Ferenczi, fera lui-même marche arrière par la suite. Enfin, il avance que la versagung est une position dans laquelle doit être maintenu l’analysant, et qu’elle elle est celle que doit également tenir le psychanalyste pour lui-même, contrairement à ce qui se fait dans d’autres écoles.

Il démarre son article par ces visées : «je désire…considérer dans quelles nouvelles directions notre science a pu se développer », « modifier notre technique afin de la perfectionner », « notre tâche thérapeutique consistait à faire connaître au névrosé les émois refoulés (les motions refoulées[4]) et inconscients qui existent en lui et, dans ce but, à découvrir les résistances qui s’opposent à cette prise de connaissance de lui-même ». [5]

Pour vaincre ces résistances il ne suffit pas toujours de les mettre en lumières, poursuit-il, il est nécessaire qu’un « nouveau conflit »  soit « venu remplacer l’ancien conflit morbide ».

« Nous donnons le nom de psychanalyse au travail qui consiste à ramener jusqu’au conscient du malade les éléments psychiques refoulés »[6].

« Pourquoi analyse » demande Freud ?  « ce mot signifiant décomposition, désagrégation »[7](démontage[8]). C’est dans la désagrégation de l’unité imaginaire que constitue le moi, que le sujet trouve le matériel signifiant de ses symptômes, répond Lacan dans les Écrits[9].

« Les symptômes du patient, ses manifestations morbides… sont de nature fort complexe » « les éléments qui forment ces combinaisons sont les émois instinctuels », « facteurs élémentaires »[10](des motifs élémentaires[11]).

Pour Freud les symptômes sont donc des combinaisons qui doivent être ramenées aux « émois instinctuels » ou « facteurs élémentaires », « facteurs instinctuels », « facteurs pulsionnels », et plus loin dans le texte, « les éléments instinctuels »[12],  qu’il faut faire apparaître puisqu’ils ont motivés les symptômes jusqu’alors ignorés.

Il s’agit de réussir à « décomposer un symptôme, libérer un émoi instinctuel de l’association où il se trouve engagé »[13]. On pourrait dire avec Lacan que ce sont le repérage des signifiants et de l’objet qui le déterminent, qui sont les visées de la cure. Soit ce qui organise sa jouissance dans le rapport que le sujet entretient avec cet objet et qu’il nomme fantasme.

Lacan donne une définition de ce que l’on peut entendre par émoi dans le Séminaire X, L’angoisse, lors de la leçon du 26 juin 1963 :

 

« En tout cas, apprenez – j’irai vite – que le terme « esmayer », qu’avant lui « esmais » et même à proprement parler « esmoi »… « esmais », si vous voulez le savoir    est déjà attesté au treizième siècle …n’ont connu… pour m’exprimer avec les auteurs : n’ont triomphé qu’au seizième. Qu’« esmayer » a le sens de troubler, effrayer, et aussi se troubler… Quoi qu’il en soit, il est certain que la traduction qui a été admise, de « Triebregung » par « émoi pulsionnel » est une traduction tout à fait impropre et justement de toute la distance qu’il y a entre l’émotion et l’émoi :

– l’émoi est trouble, chute de puissance,

– la Regung est stimulation, l’appel au désordre, voire à l’émeute.

– L’émoi, c’est le « se troubler » le plus profond dans la dimension du mouvement. – L’embarras, c’est le maximum de la difficulté atteinte. Est-ce à dire que pour autant nous ayons rejoint l’angoisse ? ….nous ne le prétendons pas.

L’angoisse, qu’est-elle ?

Nous avons écarté que ce soit une émotion. Et pour l’introduire, je dirai : c’est un affect.

Ce que j’ai dit par contre de l’affect, c’est qu’il n’est pas refoulé, et ça, FREUD le dit comme moi.Ιl est désarrimé, il s’en va à la dérive. On le retrouve déplacé, fou, inversé, métabolisé, mais il n’est pas refoulé.

Ce qui est refoulé, ce sont les signifiants qui l’amarrent ».

 

Peut-on ici rapprocher les facteurs élémentaires (issu de la décomposition du symptôme) de Freud (constituants élémentaires) des névroses, des phénomènes élémentaires de la psychose ? Tous deux ne sont-ils pas des faits de langage , le signifiant-symbolique dans la névrose rattachée à une signification imaginaire, le signifiant réifiée dans l’hallucination ou parfois directement dans le corps du psychotique ?

 

Dans son séminaire III, Les psychoses, Lacan indique que : « […] contrairement au sujet normal pour qui la réalité vient dans son assiette », le sujet psychotique « a une certitude, qui est que ce dont il s’agit — de l’hallucination à l’interprétation – le concerne. Ce n’est pas de réalité qu’il s’agit chez lui mais de certitude […], voilà, poursuit Lacan, ce qui constitue ce qu’on appelle, à tort ou à raison le phénomène élémentaire ».[14]«L’hallucination …en est la forme la plus caractéristique».[15]

 

Dès 1932, la clinique de l’entrée dans la psychose se rapporte pour Lacan à un trouble de la signification. Dans ce sens, il écrit à propos de l’interprétation délirante qu’elle « se présente en outre comme expérience saisissante, comme une illumination spécifique, caractère que les anciens auteurs […] avaient en vue, quand ils désignaient ce symptôme du terme excellent de phénomène de “signification personnelle[16]. En 1957, il avancera le terme de signification énigmatique. Il associe l’interprétation délirante aux sentiments d’étrangeté ineffable, aux phénomènes de déjà-vu, de jamais-vu ou encore de fausse reconnaissance. Ainsi que les « états oniroïdes souvent colorés d’anxiété », les « troubles “d’incomplétude” de la perception » et les « illusions de la mémoire »[17].

 

Dans le séminaire Le désir et son interprétation, leçon du  26/11/58,  il précise: «  si une hallucination nous pose des problèmes qui lui sont propres, c’est parce qu’il s’agit de signifiants et non pas d’images, ni de choses, ni de perceptions, enfin de fausses perceptions du réel comme on s’exprime »[18].

 

L’effet de la forclusion sera «une néantisation symbolique»[19]qui aura pour conséquence que ça va se mettre « à causer tout seul » : « ce qui a fait l’objet d’une verwerfung, ce quelque chose de primordial quant à l’être du sujet (qui) n’entre pas dans la symbolisation […] va se manifester dans le réel ».[20]

 

La synthèse

Freud poursuit sur la question de la synthèse qu’on exigerait de l’analyste.  « Nous avons analysé le malade, c’est à dire nous avons décomposé son activité psychique en ses parties constituantes, pour ensuite isoler chacun des éléments instinctuels ; comment ne pas chercher ensuite à refaire une combinaison nouvelle et meilleure ? Vous savez que l’on a réclamé de nous cette synthèse ». On reproche à Freud trop d’analyse, pas assez de synthèse. « A l’analyse d’un psychisme morbide doit, nous dit-on, succéder la synthèse de ce psychisme ». Quand d’autres voudraient attribuer « tout l’effet thérapeutique à la synthèse, en la considérant comme une sorte de reconstruction de ce qui a, pour ainsi dire, été détruit par la vivisection »[21].

Décomposer les symptômes en leurs éléments pour recomposer ? Refaire une combinaison nouvelle et meilleure ? Une reconstitution de ce qui a été détruit par la vivisection ? « une synthèse de ce psychisme » est attendue , une « psychosynthèse ». Pour Freud, qui ne craint pas l’impolitesse faite à ses confrères, c’est « une phrase dénuée de sens »[22].

La « Psychosynthèse » à ses origines à la rencontre du jeune Docteur Roberto ASSAGIOLI avec FREUD et JUNG en 1909. Une synthèse unificatrice de la psyché toute entière est visée, avec au centre le « Je ».  Ce Je est issu de la pratique de la désidentification et reflète les énergies du Soi (analogue au Soi de Jung qui représente l’entièreté de la psyché, incluant l’inconscient). Se mêlent la spiritualité et l’énergie psychique. Freud, lui, décrit la division subjective et les formations de l’inconscient qui échappent au sujet de l’inconscient. Roberto ASSAGIOLI (1888 – 1974) fut psychiatre et élève de Freud puis il poursuivra ses recherches aux domaines, alors inexplorés en psychologie, de la Créativité et de la Transcendance. Il rencontra les grands penseurs de son époque : JUNG, MASLOW, Dane RUDHYAR.

Ce qui nous intéresse plus ici, dans  la suite du texte de Freud, c’est l’analogie qu’il fait entre le mode opératoire du travail du psychanalyste et du chimiste, du chirurgien, du pédagogue.

Freud fait une analogie certes, mais partielle entre « l’activité médicale du psychanalyste » et celle du chimiste qui ramène au laboratoire les substances trouvées dans la nature : chercher les « composants », « les « éléments » qui motivent « les combinaisons », les « symptômes », « les manifestations morbides », « toutes ses activités psychiques »[23].

Et cette analogie le conduit à explorer de nouvelles voies :  «  cette analogie nous incite à ouvrir de nouvelles voies à notre thérapeutique » [24](nouvelle direction[25]).

« Le travail du psychanalyste peut, certes, présenter certaines analogies avec l’analyse chimique, mais aussi avec les interventions chirurgicales, les opérations orthopédiques, ou le rôle du pédagogue ».

Mais Freud fait deux objections majeures : l’une est que, un émoi instinctuel libéré « de l’association où il se trouver engagé » se recombine immédiatement , ne demeure pas isolé, l’autre est que « l’inverse se produit aussi » ; « le névrosé apporte un psychisme déchiqueté, fissuré par les résistances », et une fois les résistances réduites par le traitement, le « moi » « s’agrège tous les émois instinctuels jusqu’alors détachés et écartés de lui ». « c’est ainsi que se réalise automatiquement, inévitablement, la psychosynthèse, sans que nous ayons eu à intervenir »[26].

Ce qui conduit Freud à donner à élaborer d’autres voies  pour sa thérapeutique,  « dans le sens que Ferenczi a récemment indiqué : vers « l’activité »  du psychanalyste »[27](dans la traduction de PUF 2006, on trouve la référence de ce travail de Ferenczi sur  les « difficultés techniques d’une analyse d’hystérie » publié dans Internationale Zeitschrift für Psychoanalyse V. Band 1919 Heft 2).

Cette activité a deux buts dit Freud : rendre conscient ce qui a été refoulé, faire connaître au patient ses résistances, mais aussi « provoquer la liquidation souhaitée du conflit ». Nous ne pouvons « abandonner au malade le soin d’en finir avec les résistances que nous lui avons fait connaître », et nous contenter « de l’impulsion donnée par le transfert ».   Et pour ce faire « le traitement psychanalytique doit autant que possible s’effectuer dans un état de frustration (privation[28]), d’abstinence ». Non pas priver l’analysé de toute satisfaction pulsionnelle, ni interdire tout rapport sexuel, mais maintenir la force pulsionnelle de l’analyse, « sa diminution compromettrait l’accession au but ».  « quelque cruel que cela puisse sembler ». Il faut que « que les souffrances du malade ne s’atténuent pas prématurément », « recréer la souffrance sous les espèces d’une autre frustration (privation) pénible (notable)»[29].

C’est là  le « nouveau domaine de la technique » qui s’ouvre aux analystes. Freud ne souhaite pas ici « initier » ses interlocuteurs « à cette technique nouvelle en voie d’évolution », il veut se contenter « d’énoncer un principe fondamental …qui est le suivant : le traitement psychanalytique doit autant que possible s’effectuer dans un état de frustration, d’abstinence »[30](privation-l’abstinence[31]).

 

La versagung

Ce terme de versagung pose problème. Je me réfère ici à l’article très complet  de notre collègue Claire Christien-Prouet : « La Versagung, dire et dédit, perdition, vanitas »[32].

La définition est issue de Versagen : (dictionnaire Langenscheidt) 1) v.t. (avec COD) refuser, 2) v. int. (sans COD) manquer, céder, lâcher, rater, rester en panne, ne pas fonctionner, flancher, ne pas remplir sa tâche.

« Freud », dit-elle, « donne au terme la signification de : absence de satisfaction, insatisfaction. il semble que la première occurrence du terme chez Freud se trouve dans « Contributions à la psychologie de la vie amoureuse » . La Versagung constitue le concept central du texte de 1912 : « Über neurotische Erkrankungstypen », traduit par « Sur les types d’entrée dans la névrose » et publié en 1973 dans la traduction de J. Laplanche dans Névrose, psychose et perversion. Le terme est tout au long du texte traduit par « frustration ». Au départ de la névrose il y a une Versagung. Ce sera la référence implicite de Lacan dans les nombreux commentaires sur la traduction de ce terme ».

Mais  « Lacan s’oppose à sa traduction par « frustration » ».

Dans Les Écrits, in « Situation de la psychanalyse en 1956 » : « […] soit la notion de frustration. Or on chercherait vainement dans toute l’œuvre de Freud, de ce terme la moindre trace : car on y trouverait seulement occasion à le rectifier par celui de Versagung, lequel implique renoncement, et s’en distingue donc de toute la différence du symbolique au réel ».

Dans les Séminaires de Lacan,  plusieurs occurrences :

La relation d’objet, 27 fev 57, Lacan annonce qu’il va « reprendre les termes dans lesquels (il) essaye de formuler […] la refonte nécessaire de la notion de frustration […] Aussi bien Freud ne parle-t-il jamais de la frustration. Il parle de la Versagung, qui s’inscrit beaucoup plus adéquatement dans la notion de dénonciation, au sens où on dit dénoncer un traité, où on parle du retrait d’un engagement. Cela est si vrai que l’on peut même à l’occasion mettre la Versagung sur le versant opposé car le mot peut vouloir dire à la fois promesseet rupture de la promesse. C’est très souvent le cas dans ces mots précédés de ver -, préfixe si essentiel en allemand, et qui tient dans le choix des mots de la théorie analytique une place éminente ».

« Par ailleurs, Lacan montre dans ce séminaire, comment la traduction de versagung par frustration relève d’une idéologie de complétude de l’enfant dans la relation à la mère.   Il y oppose structure oedipienne et castration comme deux opérateurs ».

Les formations de l’inconscient,18 juin 58, « l’ambiguïté de promesse et de refus que contient ce terme »

Le Transfert,17 mai 61, alors qu’il parle de Sygne de Coûfontaine, héroïne de Paul Claudel . ( P. CLAUDEL, L’otage , 1911 – première pièce de La Trilogie des Coûfontaine, Paris, Gallimard, coll). Sygne est celle qui, ayant accepté un mariage qui va à l’encontre de son amour, de son engagement vis-à-vis de son courant et de tout ce qui fait son identité et ses idéaux aristocratiques, sera plus tard affectée d’un tic qui la « défigure ».  Seuil p322-323« Nous voici donc, par ce que j’appelle provisoirement cette tragédie contemporaine, portés sur les limites qui sont celles de la seconde mort, que je vous ai appris d’approcher l’année dernière avec Antigone, à ceci près qu’il est demandé à l’héroïne de les franchir. […] si la seconde limite de ce domaine, la limite de la seconde mort se désigne de ce que j’ai appelé le phénomène de la beauté, celui qui éclate dans le texte sophocléen au moment où, Antigone ayant franchi la limite de sa condamnation […] – ici, après vingt siècles d’ère chrétienne, c’est au-delà de cette limite que nous porte le drame de Sygne de Coûfontaine. » . Sygne franchirt les limites de la seconde mort. Elle épouse un homme qu’elle exècre et va trahir celui à qui elle s’était engagé par la promesse, pour sauver le pape. Elle va mourir en se sacrifiant pour son mari, elle nous est présentée dit Lacan « comme agitée d’un tic du visage, signant en quelque sorte le destin du beau » Seuil p 324.

Le sacrifice de Sygne de Coûfontaine n’aboutit qu’à la dérision absolue de ses fins. » p. 325. Turelure aussi lui demande un signe : « A tout ceci, la martyre ne répond, jusqu’à ce qu’elle s’éteigne, que par un non. Que veut dire que le poète nous porte à cet extrême du défaut, de la dérision du signifiant lui-même ? » p. 326.

C’est cela que Lacan rassemble deux semaines plus tard, le 17 mai, dans la suite de son étude de la trilogie, sous le signifiant de Versagung :

 « […] nous y retrouvons un terme qui nous appartient à nous, […] le mot original de la Versagung, pour autant que son accent peut être mis bien au-delà, et bien plus profondément, que toute frustration concevable.

Versagung implique le défaut à la promesse, et le défaut à une promesse pour quoi déjà tout a été renoncé, c’est là la valeur exemplaire du personnage et du drame de Sygne. […] c’est là justement où nous sommes placés, nous, hommes de notre temps, dans la mesure même où cette folie religieuse nous fait défaut.

[…] Ainsi la Versagung, le refus dont elle ne peut se délier, devient ce que la structure du mot implique, versagen, le refus concernant le dit, et, si je voulais équivoquer pour trouver la meilleure traduction, la perdition. » p 353.

Deux ans plus tard, dans le Séminaire X, L’Angoisse, Lacan inventera l’objet a. Il me semble qu’avec l’insistance de Lacan sur l’invention d’une lettre nouvelle par Claudel, Û, il s’agit, ici déjà, de ce même objet, non sur le versant plus-de-jouir mais sur celui de l’abject, du déchet. Sygne se fait déchet de l’humanité.

Le 24 mai 1961, c’est au savoir que Lacan confronte dès l’origine le névrosé:

« Voilà l’indication d’une méthode par où il nous est demandé de mesurer sur la structure elle-même l’effet de ce qu’introduit notre savoir. […] à l’origine de toute névrose, Freud le dit dès ses premiers écrits, il y a, non pas ce que l’on a interprété depuis comme une frustration, un arriéré laissé ouvert dans l’informe, mais une Versagung, c’est-à-dire quelque chose qui est beaucoup plus près du refus que de la frustration, qui est autant interne qu’externe […] Position qui n’ordonne pas en séquence la normale, la possibilité de la Versagung, puis la névrose, mais situe une Versagung originelle, au-delà de quoi il y aura la voie, soit de la névrose, soit de la normale, l’une ne valant ni plus ni moins que l’autre par rapport à ce qui est, au départ, la possibilité de la Versagung. » Le Séminaire Livre VIII, Le transfert, p 377 ».

« On reconnaît ici le commentaire du texte freudien : « Sur les types d’entrée dans la névrose ». Conséquence logique quand, deux semaines plus tard, le 14 juin 1961, Lacan pose la question : « […] que doit être la Versagung de l’analyste . Là, franchement, je ne vous en ai pas dit beaucoup plus, mais je vous le demande – n’est-ce pas cela, la féconde Versagung de l’analyste? – que l’analyste refuse au sujet son angoisse, à lui, l’analyste, et laisse nue la place où il est appelé comme autre à donner le signal de l’angoisse. » p 428 ».

L’année suivante, dans le Séminaire L’identification, le 21 mars 1962, Lacan dit : le sujet névrosé institue son désir dans la dépendance de la demande de l’Autre. À l’analyste, il demande conséquemment une réponse. L’analyste doit la suspendre : « La réponse sur quoi ? […] réponse : c’est sur son désir et sur sa satisfaction […] à quelles coordonnées se suspend cette demande faite à l’Autre, cette demande de réponse, laquelle spécifie dans sa raison vraie sa raison dernière, auprès de quoi toute approximation est insuffisante, celle qui dans Freud s’épingle comme Versagen, la Versagung, le dédit, ou encore la trompeuse parole, la rupture de la promesse, à la limite de la Vanitas, à la limite de la mauvaise parole – et l’ambiguïté, ici je vous le rappelle, qui unit le terme blasphème à ce qu’il a donné à travers toutes sortes de transformations, d’ailleurs elles-mêmes bien jolies à suivre : le blâme. » Là encore, la référence implicite est le texte de Freud cité plus haut : « Über neurotische Erkrankunstypen », « Sur les types d’entrée dans la névrose ».

Il s’adresse à des psychanalystes dont la doxa et le modèle clinique sont fait de la « la triade : frustration, agressivité, régression ». LACAN J., « Fonction et champ de la parole et du langage », Écrits, op. cit., p. 249. On y attend que la frustration du patient par l’analyste, opérant dans le cadre analytique, produise agressivité et en conséquence régression, cela amenant le patient à repasser par les stades de son évolution libidinale, spécialement celle où a lieu la frustration en cause dans sa névrose. Il s’agit d’une « rééducation émotionnelle du patient » (La psychanalyse d’aujourd’hui, ouvrage paru dans les années 50 et critiqué par Lacan dans « La direction de la cure », Écrits p. 585 (La Psychanalyse d’aujourd’hui : Ouvrage publié sous la direction de S. Dr Sacha Nacht, avec la collaborationde M. Bouvet, R. Diatkine, A. Doumic, J. Favreau, M. Held, S. Lebovici… etc. Préface de E. Ernest Jones, L’actualité psychanalytique, bibliothèque de l’Institut de psychanalyse, Broché , PUF , – 1956) »[33].

Trois figures du manque de l’objet pour Lacan à cette époque de son enseignement, en 56-57: la frustration, manque imaginaire d’un objet réel, la privation, manque réel d’un objet symbolique et la castration, manque symbolique d’un objet imaginaire[34].

Revenons à notre texte de Freud. Freud met en garde contre deux dangers. Il veut d’une part « maintenir la force pulsionnelle de l’analyse », « obtenir du malade l’abandon de nouvelles satisfactions substitutives sans caractère pénible » ou de remplacement , tels que des « plaisirs, intérêts, habitudes » ou bien d’autres voies plus dangereuses comme un «patient à moitié guéri » « qui s’engage, à la légère dans quelques liaison », grâce à une libido partiellement libérée. Il souhaite « recréer la souffrance sous les espèces d’une autre (versagung) pénible »[35]. Et d’autre part, deuxième danger, il veut éviter « les satisfactions substitutives dans le traitement même », « dans le transfert sur la personne du médecin » qui est « ce que le  patient cherche avant tout ». Il faut « garder suffisamment de désirs irréalisés » (dans le transfert). Sinon c’est « erreur économique » que fait le praticien dans le transfert. « Ne pas lui donner tout ce qu’un être humain attend d’un autre », ne pas céder à  « un excès de bon cœur ».  Contrairement à d’autres cliniques non psychanalytiques où l’on observe cela, insiste Freud, « en analyse il faut éviter toutes ces gâteries ».[36]

On retrouve ici une résonnance aux propos de Marcel Czermak nous faisant souvent le reproches d’être d’incurables catholiques romains. Lors de journées de San Sebastian, en novembre 2018, il nous indiquait fermement que l’opération est parfois celle dire que l’on ne doit pas opérer.

Freud souhaite aller dans la cure contre ce qu’il continuait à appeler le principe de plaisir, c’est-à-dire à rebours des satisfaction qui peuvent provoquer une stase du travail analytique.

On entend là ce que Lacan nommera « renoncement à la jouissance », une perte de jouissance qui va de pair avec l’assomption de la castration, perte qui n’admet pas de substitution. L’exigence libidinale ne pas doit pas être comblée.

Nous avons à maintenir ouvertes les questions de ce type d’opération dans le traitement des psychoses. Maintenir « l’impulsion du transfert » ? Cela peut s’avérer très risqué quand on a une petite expérience de ce que le transfert a de traumatique dans la psychose. Les cas que nous avons suivis d’érotomanie, ou de paranoïa sur la personne du psychiatre ou des soignants en témoignent. Comment au contraire contenir le transfert en en limitant les contours puisque, comme nous le dit souvent Marcel Czermak, le psychotique n’y résiste pas? Opérer un déplacement pour que les effets de jouissance ne soient pas ravageurs et que lui, le patient, ne se réduise pas à l’objet a, si ce n’est déjà le cas. Dans ce contexte la moindre des choses est de nous garder « d’activer le malade ».

Dans le cas de l’hypocondrie,  c’est l’incarcération de l’objet qui vient ronger le corps du sujet sans qu’il puisse s’en diviser. Ce type de jouissance mortifère,  le patient peut le rechercher dans le réel, par manœuvres radicales, voire chirurgicales, et vous demander de cautionner cette extraction, tout comme dans le cas que Nicolas Dissez nous présentait il y a quelques semaines, cas d’un homme qui voulait être opéré d’une gynécomastie.

Pour ce qu’il en est de la position de l’analyste dans la cure, on peut relire ce passage de Télévision où l’analyste est rapproché  « de ce qui, dans le passé, s’est appelé : être un saint ». « Un saint […] ne fait pas la charité. Plutôt se met-il à faire le déchet : il décharite. Ce, pour réaliser ce que la structure impose, à savoir permettre au sujet, au sujet de l’inconscient, de le prendre pour cause de son désir. » Notons que « pour le saint ça n’est pas drôle, mais […] ça recouvre bien des étrangetés des faits de saints »[37].

Faut-il encore qu’il y ai un sujet de l’inconscient et un sujet supposé savoir, préalable à la cure dans la névrose. Il décharite, il se fait déchet, semblant d’objet a. Peut-t-on tenir cette position face à celui qui l’a dans la poche l’objet a, ou dans l’oreille, ou dans quelque orifice, ou pire encore qu’il s’y réduise déjà entièrement ?

Lacan, toujours dans  Télévision, semble ensuite mettre en opposition la jouissance de l’analyste et son opération  : « Que ça ait effet de jouissance, qui n’en a le sens avec le joui ? Il n’y a que le saint qui reste sec, macache pour lui […] le saint est le rebut de la jouissance. Parfois pourtant a-t-il un relais […] il jouit. Il n’opère plus pendant ce temps-là. » Et ajoutons encore ces quelques lignes, citées à partir de la suite du texte : « Moi, je cogite éperdument pour qu’il y en ait de nouveaux comme ça. C’est sans doute de ne pas moi-même y atteindre. »[38]

Que l’analyste, en tant qu’il est dans l’opération analytique, n’en jouisse pas, la question perdure.

Freud note que c’est là une divergence majeure entre les collègues suisse et lui. Lui refusant, également de « considérer comme notre bien propre le patient ». « Nous ne cherchons ni à édifier son sort, ni à lui inculquer nos idéaux, ni à le modeler à notre image avec l’orgueil d’un créateur ». « Mais le pousser à libérer et à perfectionner sa propre personnalité »[39]. Il s’oppose fermement l’École américaine, de son vénéré ami JJ Putnam (neurologue à Harvard, qui garde une conception philosophique « qui obligerait le patient à s’élever moralement », que Freud qualifie de « tyrannie masquée par la noblesse du but à atteindre »).

Enfin, il poursuit son texte sur « une nouvelle sorte d’activité », puisque  « les diverse formes de maladies ne peuvent être guéries par une seule et même technique ». « Notre technique a été créé en vue du traitement de l’hystérie », rappelle-t-il,   mais il donne des indications : « des voies nouvelles où s’engage notre thérapeutique »[40].

Dans ce qui est le traitement de la phobie,  « Commencer par atténuer la phobie » pour qu’une fois seulement,  ce résultat obtenu, le malade dispose « des associations et des souvenirs qui vont rendent possible la liquidation de la phobie ». « Dans les cas graves d’actes obsessionnels » l’attente passive semble plus contre indiquée encore. « La bonne technique consiste, en pareil cas, à attendre que le traitement soit lui-même devenu compulsion (contrainte) et à se servir ensuite de cette contre-compulsion pour détruire la compulsion morbide »[41].

En conclusion, Freud émet  le vœu que la psychanalyse, jusque-là « réservée aux classes sociales aisées, aux personne habituées à choisir leur médecin » puisse à l’avenir servir « à une multitude de gens qui souffrent intensément de leur névroses ». Il espère que la société reconnaîtra que « les pauvres ont les mêmes droits à un secours psychique qu’à l’aide chirurgicale », « que la santé publique n’est pas moins menacée par les névroses que par la tuberculose ». Il érige un vrai plan d’action de santé publique, gratuit, à l’aide de cliniques « ayant à leur tête des médecins psychanalystes qualifiés » qui s’efforceront, « à l’aide de l’analyse, de conserver leur résistance et leur activité aux hommes, qui sans cela s’adonneraient à la boisson, à des femmes qui succombent sous le poids des frustrations (des renonciations[42]), à des enfants qui n’ont le choix qu’entre la dépravation et la névrose »[43].


 

Notes

[1]FREUD S., in La technique psychanalytique, Bibliothèque de psychanalyse, PUF, 1975.

[2]FREUD S., Œuvres complètes , tome XV, PUF, 2006, p 99-108.

[3]In « Berlin, capitale de la psychanalyse 1920-1925 », Dominique Soubrenie, Berlin, Carrefour des années vingt et trente, Gilbert Krebs (dir.) livre sur internet).

[4]FREUD S., Œuvres complètes , tome XV, PUF, 2006, p 99-108.

[5]FREUD S., in La technique psychanalytique, Bibliothèque de psychanalyse, PUF, 1975, p.131

[6]FREUD S., in La technique psychanalytique, Bibliothèque de psychanalyse, PUF, 1975, p.132

[7]Ibid., p 132

[8]FREUD S., Œuvres complètes , tome XV, PUF, 2006,  p 99-108.

[9]LACAN J., Les Écrits, Seuil, 1966, p. 427

[10]FREUD S., in La technique psychanalytique, Bibliothèque de psychanalyse, PUF, 1975, p.132

[11]FREUD S., Œuvres complètes , tome XV, PUF, 2006, p 99-108.

[12]FREUD S., in La technique psychanalytique, Bibliothèque de psychanalyse, PUF, 1975, p.133

[13]Ibid., p.134

[14]LACAN J., Le Séminaire, Livre III, Les psychoses, Paris, Seuil, 1981, p. 88.

[15]Ibid., p. 23

[16]LACAN J., 1932. « De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité », suivi de Premiers écrits sur la paranoïa, Paris, Le Seuil, 1975, p 211.

[17]Ibid., p. 216-217

[18]LACAN J., Le Séminaire, Livre VI, Le désir et son interprétation, Paris, Éditions de La Martinière, 2013, leçon du 26/11/58.

[19]LACAN J., Le Séminaire, livre III, Les psychoses, Le Seuil, p. 168.

[20]Ibid., p. 94-95 et 215.

[21]FREUD S., in La technique psychanalytique, Bibliothèque de psychanalyse, PUF, 1975, p.133

[22]FREUD S., in La technique psychanalytique, Bibliothèque de psychanalyse, PUF, 1975, p.132

[23]Ibid., p.132

[24]Ibid.,, p.133

[25]FREUD S., Œuvres complètes , tome XV, PUF, 2006, p. 99-108.

[26]FREUD S., in La technique psychanalytique, Bibliothèque de psychanalyse, PUF, 1975, p.133-134

[27]Ibid., p.134

[28]FREUD S., Œuvres complètes , tome XV, PUF, 2006, p 99-108.

[29]FREUD S., in La technique psychanalytique, Bibliothèque de psychanalyse, PUF, 1975, p.135-136

[30]Ibid., p.35

[31]FREUD S., Œuvres complètes , tome XV, PUF, 2006, p 99-108.

[32]Claire Christien-Prouet : « La Versagung, dire et dédit, perdition, vanitas »,  in Revue de psychanalyse, Champ Lacanien, 2004/1 (N° 1).

[33]Claire Christien-Prouet : « La Versagung, dire et dédit, perdition, vanitas », in Revue de psychanalyse, Champ lacanien, 2004/1 (N° 1).

[34]LACAN J.,  Le Séminaire, Livre IV, La relation d’objet, Paris, Seuil, 1994

[35]FREUD S., in La technique psychanalytique, Bibliothèque de psychanalyse, PUF, 1975, p.136

[36]Ibid., p.137

[37]LACAN J., Télévision, Autres Écrits, Seuil, avril 2001, p 509

[38]Ibid.

[39]FREUD S., in La technique psychanalytique, Bibliothèque de psychanalyse, PUF, 1975, p.138

[40]Ibid., p.139

[41]Ibid.,p.139-140

[42]FREUD S., Œuvres complètes , tome XV, PUF, 2006, p 99-108

[43]FREUD S., in La technique psychanalytique, Bibliothèque de psychanalyse, PUF, 1975, p.140-141